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univers-soufi

Le Pèlerinage spirituel d'al-Ghazali (1)

10 Octobre 2013 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Le Pèlerinage spirituel  d'al-Ghazali (1)

Plus de huit siècles se sont écoulés depuis la mort d'al-Ghazali, mais le jugement porté par Ibn al-Subki, qui naquit deux cent cinquante ans après al-Ghazali, reste encore le jugement du monde islamique :

" S'il y avait eu un prophète après Mohammed, c'eût été certainement al-Ghazali."

Ibn al-Subki cite également la tradition qui rapporte un rêve d'al-Sadili - mystique du siècle précédent : le Prophète mettait au défi Moïse et Jésus de trouver parmi leur peuple un juste comparable à al-Ghazali; ceux-ci s'en reconnaissaient incapables.

Aujourd'hui encore les écrits d'al-Ghazali sur la philosophie, la théologie ou le droit canonique font autorité. Son ouvrage le plus connu est sans doute la Régénération des sciences religieuses, quatre gros volumes de plus de 1600 pages. Mais sa courte épître Lettre au disciple... (Ayyuhâ l-Walad), écrit vers la fin de sa vie et résumant ses conclusions sur le sens profond de la religion, est probablement plus importante encore.

Avant d'examiner la vie d'al-Ghazali, il conviendrait de dire un mot de l'époque où il vécut. Il naquit à Tus, Perse, dans la province du Horasân, en l'an 1058, et mourut à Tus en 1111. Les califes abbassides occupaient encore le trône de l'Islam orthodoxe sunnite à Bagdad lors de sa naissance, mais leur puissance politique déclinait. Les Turcs Seljoucides étaient déjà maîtres de la Perse, et Bagdad même tombait dans leurs mains en 1055, trois ans avant la naissance d'al-Ghazali. Al-Ghazali vécut à l'époque de la renaissance du pouvoir des califes sous Toghrul Bey, Alp Arslan et Malik-Sah, qui servit fidèlement Nizâm al-Mulk, ce lettré guerrier qui gagnait des batailles et fondait des écoles comme premier ministre. Al-Ghazali avait 23 ans quand apparut plus à l'Est un homme autour duquel règne encore tant de mystères :

Hasan Ibn-Sabbâh, le fondateur de la secte des Assassins avec laquelle nombre d'hérésies postérieures de l'Islam ont beaucoup en commun, les Nosaïriés de la côte nord syrienne et les Yézidis, ou adorateurs du diable de la Syrie intérieure, par exemple. 'Omar Hayyâm, connu du monde moderne comme poète, mais par le monde islamique comme un grand mathématicien, fut un contemporain d'al-Ghazali.

Sur le trône d'Egypte régnait la dynastie décadente des Fatimides chiites qui, soixante ans après la mort d'al-Ghazali, firent place aux Ayyoubites sunnites, établis par Salâh al-Dîn, le Saladin des Occidentaux.

En Europe la bataille de Hastings se livrait quand al-Ghazali avait 8 ans, Tolède était prise quand il en avait 18, Malte conquise par les Normands quand il avait 32 ans. Il avait 27 ans à la mort de Hildebrand, et mourut peu après saint Anselme. C'est durant la vie d'al-Ghazali que fut prêché la première croisade pour la conquête de la Terre sainte; Antioche fut prise quand il avait 40 ans et Jérusalem l'année suivante.

Al-Ghazali appartenait à une famille de lettrés. Son oncle un cheikh instruit, était professeur; son jeune frère Ahmad devint également un théologien renommé. Al-Ghazali étudia à Tus (*),Gurgân et Nisâpûr; il reçut - pour l'époque - la meilleure éducation possible. Il demeura à Nisâpûr jusqu'à la mort de son maître, le fameux Imâm al-Haramayn. Il avait alors 27 ou 28 ans et s'attacha à la cour de Nizâm al-Mulk, premier ministre du Sultan Mâlik-Sâh, et maître réel de l'empire islamique de l'Ouest.

Ce qui caractérise par-dessus tout al-Ghazali lorsqu'il était étudiant fut son attitude critique envers toute connaissance. Il a dit dans son autobiographie, écrite vers la fin de sa vie : " Depuis les jours de ma jeunesse jusqu'aujourd'hui, où j'ai plus de cinquante ans, je me suis précipité sans crainte dans cette mer tumultueuse et profonde et j'ai plongé au travers de ses eaux redoutables. J'ai pénétré au plus profond des ténèbres et fouillé toute obscurité; j'ai examiné les dogmes de chaque parti et découvert les voies secrètes de chaque secte, afin de savoir qui avait raison et qui avait tort... J'ai toujours eu soif de comprendre la réalité; c'est le but que j'ai poursuivi depuis ma plus tendre jeunesse."

Il fut frappé du fait que les enfants de chrétiens devenaient chrétiens, ceux des juifs, juifs, et les enfants des musulmans, musulmans. " Ce résultat est dû, dit-il, non à la nature innée de l'enfant, mais aux croyances fortuites imprimées par l'autorité des parents et des maîtres." Il fut ainsi conduit à examiner les caractères de cette "nature innée" et des doctrines qu'impose l'autorité.

Il écrit : " Je me suis dit : puisque c'est la connaissance de la réalité qui est mon but, il est indispensable que je sache nettement quelles sont les bases de la connaissance."

Le résultat le plus immédiat fut qu'il rompit avec le Taqlîd

- acceptation des doctrines par soumission à l'autorité - et qu'il se trouva totalement seul. Il cherchait, pour y fonder la connaissance, une base plus sûre que l'autorité. Cette base devait être inattaquable, évidente et certaine, "si certaine que, si n'importe qui essayait de démontrer que ses assises manquaient de fermeté, il ne pût arriver à créer le moindre doute, la moindre hésitation à son sujet". Je sais que 10 est plus grand que 3, et si quelqu'un venait me dire : " Non, c'est 3 le plus grand, et pour te le prouver je vais changer ce bâton en serpent", même s'il accomplissait sous mes yeux cette métamorphose, je ne mettrais pas pour cela ma science en doute; mais le seul effet serait mon étonnement devant son pouvoir."

Dans sa recherche de la certitude et de la réalité, al-Ghazali traversa une période de dépression et d'incertitude profonde au cours de laquelle il fut amené à mettre en doute l'évidence de ses propres sens et la possibilité d'atteindre cette base inébranlable de la connaissance qu'il recherchait. Cette crise ne dura que deux mois, car son intelligence aiguë et sa soif du réel ne lui permettaient pas de rester longtemps dans un tel état de découragement et de doute. Il dit que Dieu le guérit Lui-même de cette maladie "non pas au moyen de preuves ou de paroles quelconques, mais par une lumière qu'Il mit dans mon cœur".

On ne sait pas au juste à quel moment de sa vie se place cette période de détresse, mais il est possible que c'est à la fin de son séjour à Nisâpûr ou peu après qu'il ait rejoint la cour de Nizâm al-Mulk. Aussitôt la crise passée, il reprit sa quête de la réalité.

Il trouva, nous dit-il, que les "chercheurs de vérité" peuvent être tous rangés sous une des quatre rubriques suivantes : " Théologiens, Philosophes, "Intériorites" (Bâtin) et soufis"; et que le chemin de la vérité dernière, s'il en existe un, se trouve ainsi forcément dans l'un ou l'autre de ces groupes. Aussi commença t-il à les examiner l'un après l'autre pour déterminer les éléments de vérité que chacun possédait.

Cette étude dura probablement dix ans au moins. Durant tout ce temps il étudia chaque doctrine à fond. Dans son autobiographie il affirme que nul n'a le droit de discuter une doctrine ou une philosophie avant de l'avoir lui-même comprise complètement. (On voudrait que de nos jours les théologiens soient tous aussi scrupuleux.) Au fur et à mesure qu'il avait terminé l'étude des doctrines de chaque groupe il rédigeait ses conclusions.

Son examen de la théologie aboutit à le convaincre que les méthodes des théologiens étaient fausses. Lui-même était d'accord avec la plupart de leurs conclusions, mais il leur déniait le droit d'affirmer que ces conclusions devaient être acceptées sans examen, sur la base de l'autorité (taqlîd) ou consentement (ijmâ). Il les trouvait plus acharnés à défendre leur foi, et à combattre les hérésies qu'à trouver la vérité et la réalité.

Il examina avec le même sérieux et la même profondeur la philosophie. D'autant plus qu'il avait remarqué que les théologiens ne connaissaient qu'imparfaitement les doctrines des philosophes.

En fait, son étude de la philosophie fut si complète que le livre qui en sortit devint un manuel pour les générations suivantes. Mais cette longue étude l'amena une fois encore à conclure que le chemin menant à la vérité dernière se trouvait ailleurs.

Se tournant alors vers les sectes des Bâtînî il leur consacra la même scrupuleuse attention. Il vit qu'ils substituaient à l'autorité de la tradition un Imâm vivant, personnification de Dieu sur la terre, et remplaçaient par de mystérieuses allégories et des interprétations ésotériques le sens clair et simple du Coran.

Des trois groupes examinés, il sentit évidemment que ce dernier était le plus éloigné de la vérité et celui qui offrait le moins à sa quête de la réalité.

Restaient les Soufis, et c'est vers eux qu'il se tourne ensuite.

Il connaissait déjà leur enseignement, ayant étudié le soufisme avec Yûsuf Nassâg à Tus; son grand maître de Nisâpûr, l'Imâm al-Haramayn, avait été un soufi. Mais il s'agissait maintenant de faire passer le soufisme à ce même crible impitoyable de la critique qu'il avait déjà employé pour les autres disciplines de la connaissance.

" Je m'étais avancé aussi loin qu'il est possible de s'avancer sur leur route par l'étude ou l'enseignement. Il me devint évident que ce n'était point par l'instruction que l'on pouvait atteindre leurs vertus essentielles, mais seulement par l'expérience (dawq), la vie intérieure, la transformation du caractère. Quelle différence entre connaitre la définition de la santé, ses causes, ses conditions et être soi-même bien portant !... Le médecin peut encore définir la santé quand il est malade et dire ce qu'il faut faire pour la conserver et cependant il est malade. Toute pareille est la différence entre savoir ce que veut dire contrôle de soi et quels sont les moyens d'y parvenir, et être soi-même maître de soi, capable de préserver son âme du monde ! Ainsi, je voyais bien que les soufis étaient souverains de leurs états âme, et non maître de mots, et que cette souveraineté ne pouvait s'atteindre par le moyen de la connaissance, sans quoi je l'eusse déjà atteinte. Ce qui me manquait encore, l'exercice et l'expérience pouvaient seuls le procurer."

Il admit comme résultat de ses précédentes études qu'il croyait fermement en Dieu, à la Révélation et au Jugement dernier. Cette conviction ne lui était pas venue par des preuves logiques mais par la victoire sur ses tentations et par d'autres expériences qu'on ne saurait analyser brièvement. Il lui était devenu manifeste que sa félicité dans l'autre vie reposait sur la piété et la défense de son âme contre le mal; que le premier pas à faire dans cette direction était de rompre les liens qui attachaient son cœur au monde et de tendre exclusivement vers Dieu.

Sa première crise avait été intellectuelle, la seconde fut spirituelle.La lutte devint vive. Il comprit qu'il avait achevé ses recherches intellectuelles, qu'il avait obtenu tout ce qu'il pouvait espérer de la science et de la raison. Cependant, il était un Imâm renommé, occupant à Bagdad une haute situation, avec 300 étudiants qui l'honoraient et le respectaient. Il était trop honnête et trop sincère avec lui-même pour croire qu'il pourrait garder cette situation tout en s'engageant dans la voie du mysticisme. Mais pouvait-il renoncer à tout ce qu'il avait conquis dans la vie, et, à près de quarante ans, s'engager dans une périlleuse aventure ?

Et cependant :

" Je regardai mon oeuvre... Hélas ! j'avais dépensé tant d'énergie pour une science qui était sans importance et sans utilité quant au monde à venir. J'examinai le but de mes études. Hélas ! elles n'avaient pas été faites avec sincérité, pour l'honneur de Dieu, mais pour recevoir des louanges et pour accroître ma gloire. Et j'acquis la conviction que j'étais sur le bord croulant d'un abîme et que je regarderais bientôt le feu de l'enfer si je ne m'efforçais pas de changer de vie."

La lutte dura six mois pendant lesquels al-Ghazali disait un jour que toute l'affaire était absurde, un piège tendu par Satan, et le lendemain qu'il devait mettre à l'épreuve ses nouvelles convictions. La lutte était intense entre l'attraction du monde et l'appel de l'au-delà. Finalement,

" L'affaire passa du domaine du choix à celui de la nécessité car Dieu lia ma langue et l'enchaîna, si bien que je ne pouvais plus enseigner."

Il devint sérieusement malade, les médecins disaient que la cause de cette maladie siégeait dans l'esprit et avait affecté l'organisme. Il ne pourrait être guéri que par la délivrance du souci qui le rongeait.

Il prit enfin sa décision :

" Et Celui qui répond à l'affligé quand il s'adresse à Lui, me rendit aisé de m'arracher aux honneurs, aux richesses, à la famille et aux amis." Et al-Ghazali se tourna vers Dieu.

C'est ainsi qu'al-Ghazali démissionna de sa situation de professeur et d'Imâm et quitta Bagdad, annonçant son intention de faire le pèlerinage de la Mecque. Suivi alors une période de près de dix années qu'il passa retiré de la vie publique et pendant laquelle il visita la Syrie, la Palestine, l'Arabie et l'Egypte. Il commença à mener la vie des Soufis, se donnant tout entier à la contemplation de Dieu et aux pratiques mystiques. Il obtint la ferme conviction que c'était seulement sur la route des mystiques qu'on rencontrait Dieu; et il trouva la paix.

" Et je sais de manière certaine, écrivit-il, que les Soufis seuls marchent dans la voie de Dieu le Très-Haut, que leur manière de vivre est la meilleure manière, leur chemin le plus pur chemin, leurs vertus les plus pures vertus."

C'est la lutte d'une âme pour trouver Dieu qui est peinte ici; si simple et si vigoureuse qu'elle ne laisse aucun doute sur sa sincérité et sa réalité.

Sa conversion fut réelle et les effets durables. Désormais ce ne sont plus les problèmes de théologie et de philosophie qui l'occupent; il met toutes ses forces à guider les autres vers le chemin où il a lui-même trouvé réalité et paix.

Il y'a deux manières de connaître le mysticisme d'al-Ghazali :

par la vie qu'il mena et par les ouvrages qu'il écrivit après sa conversion. L'effet immédiat sur sa vie peut être illustré par le fait suivant : à Damas, il prit sur lui l'humble tâche de nettoyer les bassins aux ablutions du monastère, lui qui avait été le grand Imâm derrière lequel s'étaient rangés des milliers de fidèles pour accomplir leurs prières journalières.

à suivre inch Allâh

source: Lettre au disciple (Abû Hamid al-Ghazali)

(*) Lorsqu'il rentrait de Gurgân à Tus se passa un incident qui affecta profondément le jeune étudiant. Le groupe de voyageurs dont faisait partie al-Ghazali fut attaqué par des voleurs qui les dépouillèrent complètement et prirent la fuite. Al-Ghazali les poursuivit : " Va-t-en, dit le chef des voleurs en se retournant vers lui, ou tu vas mourir." Mais al-Ghazali lui dit :" Je te prie seulement de me rendre mes notes, car elles ne serviraient à rien." - " Que sont ces notes ?" demanda le chef. Et al-Ghazali répondit : " Les cahiers dans ce sac. J'ai abandonné mon pays pour écouter, pour écrire, pour apprendre ce qu'ils contiennent." Le voleur rit et repartit : " Comment peux-tu prétendre que tu les a appris si, quand je t'en dépouille, tu n'as plus de science ?" Il rendit cependant ses cahiers à al-Ghazali.

A son arrivée à Tus celui-ci commença immédiatement à apprendre par cœur les notes qu'il avait écrites à Gurgân, tâche qui lui prit trois ans.

Cette leçon ne fut point perdue; et plus tard, chaque fois qu'il étudia un nouveau sujet, il ne fut jamais satisfait avant d'être arrivé à le posséder complètement.

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al nour 09/08/2015 02:05

Tres cool