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Le Pèlerinage spirituel d'al-Ghazali (2)

24 Octobre 2013 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Le Pèlerinage spirituel d'al-Ghazali (2)

L'impression faite sur quelqu'un qui le connut après son retour à Nisâpûr nous est rapporté dans les termes suivants :

" Si nombreuses que pussent être les contradictions, les attaques et les calomnies, elles ne lui faisaient aucune impression et il ne prenait pas la peine de répondre à ceux qui l'attaquaient. J'allai le voir bien des fois. Malgré tout ce que je savais sur ses anciennes mesquineries et brutalités envers les gens, son mépris des autres à cause des facilités de parole, de pensée et d'expression que Dieu lui avait accordées, et son amour pour les louanges et les honneurs, je dus me convaincre qu'il était purifié de ces taches et était devenu juste l'opposé de ce qu'il avait été. J'avais cru d'abord qu'il se déguisait sous de faux vêtements, mais je me rendis compte en l'étudiant que je me trompais complètement et qu'en vérité cet homme était guéri après avoir été égaré."

Le caractère et la sincérité de sa conversion sont encore mis en lumière par son retour à la vie publique comme professeur à l'école de Nisâpûr. Il nous dit dans ses confessions qu'il avait l'intention de finir sa vie dans la retraite et la solitude et qu'il passa effectivement sept ans de cette manière. Mais il réalisa que l'humanité souffrait d'une maladie de l'âme et que le culte de Dieu, qui était le remède à cette maladie, était négligé ou accompli seulement par routine. Il interrogea de nombreuses personnes sur les raisons de leur indifférence. L'une dit: " Si l'observance de ces pratiques religieuses était obligatoire, les plus instruits seraient les premiers à les suivre. Mais un tel boit du vin, un tel dévore les biens religieux et la propriété des orphelins, tel autre dilapide le trésor public et ne s'abstient pas des choses défendues; un tel se laisse corrompre, et ainsi de suite."

Un autre lui répondit qu'il avait suivi la voie des soufis et considérait qu'il avait atteint un point où il n'avait plus besoin du culte public. D'autres avaient été égarés par des maîtres enseignant diverses hérésies; et d'autres encore prétendaient que les pratiques religieuses étaient pour les ignorants et non pour les philosophes.

Al-Ghazâli sentit finalement qu'il avait tort, lui qui connaissait si bien les doctrines des différentes écoles philosophiques et théologiques, lui qui avait une expérience personnelle de la recherche de la réalité, et qui avait découvert cette réalité seulement dans le chemin du vrai mysticisme, qu'il avait tort de rester dans la retraite et la solitude.

Mais comment un homme pouvait-il espérer , à lui tout seul, corriger ces maux et gagner l'humanité à une vie de renoncement et de vertu ? Une telle tâche ne pouvait être accomplie qu'avec l'aide d'un souverain puissant et dans des circonstances favorables.

Et cependant, comment osait-il garder le silence, s'il voulait conserver sa propre intégrité spirituelle ?

C'est alors que le Sultan lui demande d'aller à Nisâpûr enseigner à l'école Nizâmiyeh. Al-Ghazâli sentit que cette offre n'était pas due à une intervention humaine, mais que Dieu avait touché le cœur du Sultan afin que celui-ci lui ouvrit le chemin pour combattre les maux de l'époque; il n' y avait plus lieu de se tenir à l'écart. Il consulte ses amis, tous lui dirent que son devoir était d'accepter. Et c'est ainsi qu'il rentra dans la vie publique, mais avec des motifs et pour un but combien différents de ceux de naguère ! La même honnêteté, qui l'avait poussé à abandonner l'enseignement et à se retirer dans la solitude, vers l'enseignement. Le monde souffrait, il connaissait le remède à cette souffrance. Il avait lui-même souffert, puis avait trouvé la santé et la sécurité, il devait maintenant conduire les autres sur cette route qu'il avait eu tant de peine à découvrir.

Quant à ce qu'il écrivit dans la dernière partie de sa vie, à part trois livres sur le Coran et la jurisprudence, tous ses ouvrages traitent presque uniquement du Soufisme et de la vie mystique en Islam.

Son ouvrage le plus connu s'appelle Ihyâ 'Ulûm al-Dîn, c'est à dire la Régénération des sciences religieuses. Selon la tradition, il aurait été composé à Damas et al-Ghazali l'aurait également commenté oralement à l'école attachée à la Mosquée des Ommayades. Al-Sayyid Murtdâ met ce livre en tête sur la liste des ouvrages d'al-Ghazali et en donne les raisons suivantes: premièrement, c'est sa place dans l'ordre alphabétique; deuxièmement, il est plus honorable que ses autres ouvrages à cause des connaissances qu'il révèle touchant les choses à venir; troisièmement, sa renommée est universelle, comme le trajet du soleil dans sa course; si bien qu'il est dit: " Quand même tous les autres livres de l'Islam disparaîtraient, si le Ihyâ était conservé on ne sentirait pas la perte de ce qui aurait disparu."

L'édition publiée au Caire comprend quarante livres, réunis en quatre gros volumes, de plus de 1000 pages imprimées fin. Les deux premiers volumes traitent des pratiques extérieures de la religion, les deux derniers de l'essence de la vie religieuse. Sur les quarante livres de l'ouvrage, le premier est consacré à une étude générale de la connaissance, le second aux articles de foi, le dernier à la mort et à ce qui la suit, mais les 37 autres ont rapport au culte, à l'expérience personnelle et à la vie pratique.

Parmi les ouvrages les plus courts d'al-Ghazali, il y a deux livres qui exposent de façon très nette ses vues sur la vie religieuse et la vie mystique. Ce sont le Bidâyat al-Hidâyah et Ayyuhâ'l-Walad.

Le Bidâyat al-Hidâyah est un premier livre de religion et de morale destiné au peuple et contenant "ce qui est essentiel pour la masse et ce qu'il est nécessaire qu'elle sache, touchant le culte et la pratique". La première partie traite de l'obéissance extérieure en matière de morale et de culte; la seconde de la désobéissance du cœur. Al-Ghazali déclare que cette deuxième partie est de beaucoup la plus importante et la plus utile, car n'importe qui peut se conformer aux obligations extérieures, mais seul l'homme vraiment vertueux peut éviter la convoitise et la colère et empêcher son cœur de désobéir à Dieu le Très-Haut. Il discute ensuite brièvement de l'usage raisonnable des sept parties du corps: œil, oreille, langue, tronc, organes sexuels, main et pied. Puis vient une longue section sur la purification du cœur que souillent l'envie, l'hypocrisie et l’orgueil. La dernière partie s'occupe des relations avec le Créateur et avec les créatures. En somme, il s'agit d'un manuel très simple de morale pratique pour guider les premiers pas dans la voie droite de l'homme inculte et ignorant.

Il est à remarquer qu'on ne trouve pas, dans quelque religion que ce soit, de savant aussi distingué qu'la-Ghazali pour se soucier de préparer un traité en langage simple afin de donner à la vie religieuse toute sa valeur et toute sa réalité, même aux yeux du plus ignorant.

Le second livre, Ayyuhâ'l-Walad est une réponse à la question d'un cheikh qui avait passé sa vie à étudier les diverses sciences. Aux approches de la tombe il s'apercevait qu'il ne savait pas distinguer ce qui, dans la masse de son savoir, concernait seulement ce monde-ci, et ce qui avait de la valeur pour la vie future. Dans ce traité al-Ghazali s'adresse donc à un homme instruit dont les connaissances techniques sont sérieuses. Il met alors l'accent sur l'importance de la pratique, car la valeur de la science se mesure aux fruits qu'elle porte dans la vie.

Il avait déclaré ailleurs sa conviction que seuls les soufis connaissent le secret du vrai chemin conduisant à la vérité et à la présence de Dieu. Et cependant il se rendait compte que, parmi les quatre causes de négligence du culte et de tiédeur de la foi, l'une tirait son origine de ces gens qui, justement, étaient des spécialistes de méthodes soufies.

Dans Ayyuhâ'l-Walad il condamne les soufis pour l'excès où ils se laissent entraîner, les caprices de leurs "paroles extatiques" et leurs "cris violents", et déclare que le véritable soufisme se reconnaît aux deux caractères suivants: La droiture envers Allâh le Très-Haut, et la paix avec les hommes. " Car celui qui est intègre envers Dieu et qui vit paisiblement parmi les hommes et les traite avec indulgence, celui-là est un soufi." - Il déclare encore que quatre choses sont obligatoires pour le soufi: une foi véritable, pure de toute hérésie; une sincère repentance, après laquelle il ne retourne pas à son péché; la justice rendue aux ennemis, afin que nul n'ait un droit sur lui; et une connaissance de la Loi (Coran) suffisante pour qu'il accomplisse les commandements d'Allâh le Très-Haut. Dans la suite de l'ouvrage il discute les diverses étapes de la vie soufie: dévotion, confiance, sincérité et autres vertus semblables. Pour chacune il donne une interprétation applicable à la vie quotidienne. Il donne enfin au cheikh des avertissements touchant huit choses: quatre à éviter, quatre à suivre. Les quatre qu'il doit éviter sont : la discussion, à moins qu'il ne la conduise avec le désir sincère de voir la vérité s'y révéler, grâce à lui ou à son adversaire; la prédication, à moins que le but n'en soit de toucher le cœur des auditeurs et de transformer leur conduite; la fréquentation des princes et des puissants; et enfin l'acceptation de leurs dons et de leurs cadeaux. Les quatre choses qu'il doit suivre sont : premièrement, se conduire envers Allâh le Très-Haut de telle sorte que, si son propre domestique agissait de la même façon avec lui, il en serait satisfait; deuxièmement, traiter en toutes circonstances les autres hommes comme il serait heureux d'être traité par eux; troisièmement, s'il se donne à l'étude d'une science, choisir une science qui élève l'âme et purifie le cœur; quatrièmement, n'amasser des biens de ce monde que de quoi subvenir à ses besoins d'une année.

Cela suffit certainement à prouver qu'al-Ghazali était un mystique très raisonnable.

D'autre part il n'indique aucun moyen mécanique et définitif de parcourir les étapes et d'obtenir les états de la voie mystique; d'autre part il condamne ouvertement et avec force les manifestations violentes de l'extase artificielle. Il présente les buts du soufisme dans les anciens termes ascétiques de renonciation à l'esprit mondain et à ses convoitises; et affirme qu'on atteint cet idéal et qu'on en prouve la réalité et la sincérité, en étant intègre devant Dieu et en menant une vie quotidienne utile et féconde.

Instruit par sa propre expérience: d'abord ses doutes intellectuels et son incertitude, puis ses études exhaustives et ses méditations, enfin et surtout sa propre vie mystique, il acquit la conviction qu'il avait appris le chemin de la la vérité, le chemin vers Dieu. Voilà certainement un humble et sincère chercheur de Dieu.

Al-Ghazali fut cet homme rare: un mystique plein de bon sens.

source: Lettre au disciple (al-Ghazâli)

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