Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
univers-soufi

Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 3

25 Septembre 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #Soufisme.

Femme soufie
Femme soufie

A partir de ce jour, j'eus l'impression que je l'intéressais davantage. Jusqu'alors, nos relations, fort amicales et apparemment intimes, n'avaient pas dépassé les limites d'une amitié normale. J'avais été pour lui une connaissance sympathique et agréable, mais, malgré tout, étrangère et distante. Des années s'étaient écoulées durant lesquelles je n'avais représenté qu'un objet de distraction passagère, sans doute de bien minime importance à ses yeux; le passant qu'on rencontre au cours du voyage de l'existence, un compagnon momentané qu'on accepte pour un bout de route parce qu'il est courtois et pas ennuyeux, puis qu'on oublie ensuite.

Dans la suite, chaque fois que nous nous trouvions seuls, la conversation prenait un tour abstrait. Elle consistait souvent en de petites phrases sibyllines, prudentes, qui étaient comme autant de petits pas précautionneux dans une demeure qu'on explore, en avançant doucement, et dont on ne veut pas déranger l'habitant. C'était comme un voile qu'on soulève légèrement, un peu, pas trop, pour tâcher d'apercevoir le visage qu'il recouvre, et qu'on laisse retomber avec l'espoir d'en découvrir davantage la prochaine fois. Je regrette vivement de n'avoir pas alors consigné par écrit ces conversations exquises, tout en nuances, qui, je m'en aperçois aujourd'hui, auraient constitué non seulement pour moi mais pour pour d'autres autant de témoignages précieux. Mais je ne leur attachais pas à ce moment l'importance qu'elles ont prises dans mon souvenir avec le recul du temps.

Je ne puis donc donner qu'un aperçu général de ces entretiens et ne marquer que quelques points saillants qui sont restés dans ma mémoire. Tantôt le dialogue se bornait à quelques réflexions entrecoupées de longs silences, tantôt c'était un exposé particulier de mon point de vue, sollicité par lui. Car c'était lui maintenant qui interrogeait. Jamais nous ne discutâmes. J'entends par là qu'il n'y eut jamais de controverses où chaque interlocuteur s'efforce de démontrer à l'autre qu'il a raison. C'était un échange d'idées, rien de plus.

C'est ainsi que je fus amené à lui expliquer ma position vis-à-vis des religions. Étant donné que tout homme est troublé par l'énigme de son existence et de son devenir, chacun cherche une explication qui le satisfasse et apaise son esprit. Les religions fournissent une réponse dont se contente le plus grand nombre. De quel droit irais-je troubler ceux qui ont ainsi trouvé le repos spirituel ? D'ailleurs, quel que soit le moyen employé, ou le chemin choisi, pour tâcher d'arriver à la tranquillité de l'esprit, on est toujours obligé de prendre pour point de départ une croyance. La voie scientifique elle-même, qui est celle que j'ai suivie, est basée sur un certain nombre de postulats, c'est à dire d'affirmations considérées comme des vérités évidentes, mais cependant indémontrables. Dans toutes les directions, il y'a une part de croyance, ou très grande ou très minime. Il n'y a de vrai que ce que l'on croit vrai. Chacun suit la direction qui lui convient le mieux. S'il y trouve ce qu'il cherche, pour lui cette direction est la bonne. Toutes se valent.

Ici, il m'arrêta et dit :

- Non, toutes ne se valent pas.

Je me tus, attendant une explication. Elle vint :

- Toutes se valent, reprit-il, si l'on ne considère que l'apaisement. Mais il y'a des degrés. Certains s'apaisent avec peu de chose, d'autres sont satisfaits avec la religion, quelques-un réclament davantage. Il leur faut non seulement l'apaisement, mais la grande paix, celle qui donne la plénitude de l'esprit.

- Alors, les religions ?

- Pour ceux-là, les religions ne sont qu'un point de départ.

- Il y'a donc quelque chose au-dessus des religions ?

- Au-dessus de la religion, il y' a la doctrine.

J'avais déjà entendu ce mot : la doctrine. Mais lorsque je lui avais demandé ce qu'il entendait par là, il avait refusé de répondre. Timidement, je hasardai de nouveau :

- Quelle doctrine ?

- Les moyens d'arriver jusqu'à Dieu.

- Et quels sont ces moyens ?

Il eut un sourire de pitié.

- Pourquoi vous le dire, puisque vous n'êtes pas disposé à les suivre ? Si vous veniez à moi comme disciple, je pourrais vous répondre. Mais à quoi bon satisfaire une vaine curiosité ?

Une autre fois, nous en vînmes incidemment à parler de la prière, que je considérais comme une contradiction chez ceux qui croient en la souveraine sagesse.

- Pourquoi prier ? avais-je demandé.

- Je devine votre pensée, dit-il. En principe, vous avez raison. La prière est inutile quand on est en communication directe Dieu. Car, alors, on sait. Mais elle est utile pour ceux qui aspirent à cette communication et n' y sont pas encore parvenus. Cependant, même dans ce cas, elle n'est pas indispensable. Il y a d'autres moyens d'arriver à Dieu.

- Lesquels ?

- L'étude de la doctrine. La méditation ou la contemplation intellectuelle sont parmi les meilleures et les plus efficaces. Mais elles ne sont pas à la portée de tous.

Ce qui l'étonnait le plus, c'est que je puisse vivre en pleine sérénité d'esprit avec la conviction de l'anéantissement total, car il voyait bien que j'étais profondément sincère. Fragmentairement, à intervalles variés, quand il revenait sur cette question, je lui faisais entendre que c'était là plutôt humilité et non orgueil de ma part. L'inquiétude de l'homme vient de ce qu'il veut à tout prix se survivre à lui-même. Le calme est obtenu lorsqu'on s'est complètement débarrassé de ce désir d'immortalité. Le monde existait avant moi, il existerait après, sans moi... Le monde était un spectacle, mais rien qu'un spectacle, auquel je me trouvais convié sans savoir ni pourquoi ni comment, et sans en pouvoir comprendre la signification, si tant est qu'il en ait une. Mais ce spectacle, néanmoins, n'était pas sans intérêt. C'est pourquoi je tournais mes yeux plus volontiers vers la nature que vers les abstractions. Quand il faudrait quitter le spectacle, je m'en irais, certes avec regret, parce que je le trouvais intéressant. Mais avec le temps, il finirait sans doute par m'ennuyer. Et puis, d'ailleurs, qu'y faire ? Et combien de peu d'importance ! Une fourmi qu'on écrase influe-t-elle sur la marche du monde ?

- Le corps sans doute, fit-il. Mais l'esprit ?

- En effet, il y a l'esprit. Cette conscience que nous avons de nous-même. Mais nous ne l'avions pas en naissant. Elle s'est formée lentement avec nos sensations. Elle ne nous est venue que progressivement, peu à peu, avec la connaissance. Elle s'est développée parallèlement avec notre corps, a grandi avec lui, s'est fortifiée avec lui, comme une résultante de notions acquises, et je ne parviens pas à me convaincre qu'elle puisse survivre à ce corps qui, en somme, lui a donné naissance.

Il y eut un long silence. Puis, sortant de sa méditation, le cheikh me dit :

- Voulez-vous savoir ce qui vous manque ?

- Et quoi donc ?

- Il vous manque, pour être des nôtres et percevoir la vérité, le désir d'élever votre esprit au-dessus de vous-même.

Et cela est irrésistible.

Un jour, il me demanda à brûle-pourpoint :

- Croyez-vous en Dieu ?

Je répondis :

- Oui, si vous entendez par là un principe indéfinissable de qui tout dépend et qui sans doute donne un sens à l'univers.

Il parut satisfait de ma réponse. J'ajoutai :

- Mais je considère ce principe comme hors de notre atteinte et de notre entendement. Ce qui m'étonne cependant, c'est de voir que tant de gens qui se disent ou se croient religieux, et sont persuadés de leur immortalité en Dieu, puissent continuer à attacher de l'importance à leur existence terrestre. Ils ne sont ni logiques ni sincères avec eux-mêmes...

Il me semble que si j'avais la certitude d'une autre existence, le spectacle de la vie sur la terre deviendrait pour moi dépourvu de tout intérêt et parfaitement indifférent. Je ne vivrais plus que dans l'attente de la vraie vie qui m'attendrait de l'autre côté et, comme vos foqara, je me consacrerais entièrement à la méditation.

Il me considéra longuement comme s'il lisait dans ma pensée.

Puis, me regardant plus loin que les yeux, il me dit lentement :

- Il est dommage que vous refusiez de laisser votre esprit s'élever au-dessus de vous-même. Mais quoi que vous en disiez et quoi que vous en pensiez, vous êtes plus près de Dieu que vous ne croyiez.

à suivre...

Source : Un Saint soufi du XXème siècle - Martin Lings

Partager cet article

Commenter cet article