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univers-soufi

Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 4

28 Octobre 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Allâh, le Nom de Dieu.

- Vous êtes plus près de Dieu que vous ne croyez.

Quand il me dit ces, le cheikh El-Alaoui n'avait plus que peu de temps à vivre. Le pèlerinage à la Mecque qu'il avait voulu accomplir avant de mourir, et auquel il avait ajouté un voyage en Syrie et en Palestine, l'avait épuisé. Il était d'une faiblesse extrême, mais son esprit travaillait toujours.

Entre-temps, Sidi Mohammed, son neveu, qui faisait fonction de moqaddem, était mort, et avait été remplacé par un autre de ses neveux qu'il affectionnait particulièrement, Sidi Adda Ibn Tounès. Ce fut Sidi Adda qui l'accompagna à la Mecque et c'est lui qui dirige actuellement la zaouïa.

Sidi Adda ne me cachait pas ses inquiétudes. Par lui, je savais que le cheikh s'absorbait de plus en plus dans de profondes méditations, dont il ne semblait sortir qu'à regret.

Malgré mes objurgations, il ne se nourrissait pour ainsi dire pas. A toutes mes sollicitations sur ce sujet, il esquissait un fin sourire et me répondit doucement :

- A quoi bon ? Le moment approche.

Et il n'y avait rien à répondre.

Je voyais dans les yeux des foqara une expression particulière. Je devinais qu'ils cherchaient à voir ce que je pensais de la santé du cheikh. D'habitude, je les voyais peu. Ils savaient qui j'étais, et l'amitié que le cheikh me témoignait suffisait pour me gagner leur sympathie. Mais, néanmoins, ils se tenaient généralement à l'écart. La sensation d'un danger pour le Maître les rapprochait de moi. Je les rassurais d'un sourire. J'étais en effet persuadé que le cheikh irait jusqu'à la dernière étincelle, sans cependant lutter, simplement parce qu'il avait habitué son corps à se contenter de si peu que son organisme continuait à fonctionner au ralenti.

Je savais qu'il continuerait ainsi, avec un minimum de forces qui eût été insuffisant depuis longtemps pour tout autre. Il consommerait jusqu'à la dernière goutte d'huile de la lampe vitale qu'il avait mise en veilleuse. Et il le savait aussi.

Parmi les foqara, le cheikh ne me présenta guère que ceux d'origine occidentale. Il en venait quelquefois. Mais mes rapports avec eux furent toujours assez limités. Comme je n'étais pas un initié, nous ne parlions pas la même langue, et la discrétion m'interdisait de les interroger pour savoir comment ils étaient entrés dans cette voie... Certains étaient de vraies personnalités, notamment un artiste (il s'agissait de Abd al-Karim Jossot), dont je ne me serais jamais attendu à faire ainsi la connaissance. Cet artiste avait, en même que la tradition, adopté le costume musulman, et celui-ci lui seyait si bien qu'il eût pu lui-même se faire passer pour un cheikh. Il passa huit jours à la zaouïa.

Il était accompagné d'une personnalité du tribunal de Tunis et d'une dame, tous deux initiés comme lui, et éminemment sympathiques.

Il y eut un Américain, à peu près sans ressources, arrivé on ne sait comment, mais qui tomba malade au bout de quelques jours, du être envoyé à l'hôpital, et finalement rapatrié.

Malgré sa faiblesse grandissante, le cheikh continuait à s'entretenir avec ses disciples, mais il était obligé d'écourter les séances. Son cœur faiblissait, devenait irrégulier, et j'avais beaucoup de peine à faire accepter au cheikh les tonicardiaques nécessaires pour rétablir un rythme défaillant. Fort heureusement, des doses infimes étaient suffisantes pour agir sur un organisme pour ainsi dire vierge de toute action médicamenteuse.

Au cœur de l'année 1932, il y eut une grosse alerte. Une demi-syncope se produisit. Lorsque j'arrivai, appelé en toute hâte, le pouls était imperceptible, le malade semblait avoir perdu connaissance. Une piqûre intraveineuse rétablit les choses. Le cheikh ouvrit les yeux et me regarda d'un air de reproche.

- Pourquoi avez-vous fait cela ? me dit-il. Il fallait me laisser aller. ça n'a pas d'importance. A quoi bon ?

Je répondis :

- Si je suis auprès de vous, c'est qu' Allâh en a décidé ainsi. Et s'Il en a décidé ainsi, c'est pour que je fasse ce que je dois faire.

- Oui, fit-il. Inch Allâh !

Je restai longtemps auprès de lui à surveiller son pouls par crainte d'une nouvelle défaillance et ne le quittai que lorsqu'il me parut suffisamment rétabli.

Après cette alerte, il y en eut d'autres. Néanmoins, le cheikh vécut encore près de deux ans, avec des alternatives de hauts et de bas. Durant les bonnes périodes, il reprenait son genre de vie comme si rien ne s'était passé. Il semblait cependant aspirer à sa fin, mais l'attendait sans impatience. Toute sa vie intérieure intense ne se manifestait que dans son regard.

Le corps ne semblait plus qu'un support usé qui allait s'effriter d'un moment à l'autre.

Un matin, il me fit appeler. Il ne paraissait pas pas être dans un état plus alarmant que les jours précédents, mais il me dit :

- C'est pour aujourd'hui. Promettez-moi de ne rien faire et de laisser s'accomplir les choses.

Je lui fis remarquer qu'il ne me paraissait pas plus mal que la veille. Mais il insista :

- Je sais que c'est pour aujourd'hui. Et il faut me laisser retourner dans le sein d'Allâh.

Je le quittai, impressionné, mais un peu sceptique. Je l'avais vu tant de fois, la vie suspendue à un fil, sans que le fil se rompît. Il en serait ainsi ce jour-là comme tant d'autres fois.

Mais, lorsque je revins dans l'après-midi, le tableau avait changé. Il respirait à peine et le pouls était incomptable. Il ouvrit les yeux en sentant mes doigts sur son poignet et me reconnut. Ses lèvres murmurèrent :

- Je vais enfin reposer dans le sein d'Allâh !

Il me serra faiblement la main et ferma les yeux. C'était un adieu définitif. Ma place n'était plus là. Il appartenait désormais à ses foqara qui attendaient. Je me retirai donc, en disant à Sidi Adda que je l'avais vu pour la dernière fois.

J'appris dans la soirée que, deux heures après mon départ, il s'était éteint doucement d'une manière presque insensible, respectueusement entouré de tous les disciples présents à la zaouïa

La dernière goutte d'huile avait été consumée.

Source: Un Saint soufi du XXème siècle (Le cheikh Ahmad al-'Alawî) - Martin Lings.

Musulmane

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