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univers-soufi

La mort dans la pensée de Rûmî - Eva de Vitray

5 Mai 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

" La nuit des noces..." (Sheb-el-arus). C'est du 17 décembre qu'il s'agit, le jour où l'on commémore en Turquie le départ en 1273 pour la vie éternelle de Mawlânâ Djalal-od-Dîn Rûmi qui, durant toute  son existence terrestre, avait aspiré à la suprême rencontre. Lors de sa dernière maladie, à un ami venu lui souhaiter une prompte guérison, il avait répondu : " Quand entre l'Amant et l'Aimé il n' y a plus qu'une chemise de crin, ne voulez-vous pas que la lumière s'unisse à la lumière ?"Tombe de Rûmî

Lorsque se fut levée ce que Rûmi avait appelé l'aube de la mort, tous les habitants de Konya, sans distinction de croyance, prirent le deuil.

Depuis lors, l'anniversaire de la mort de Rûmi donne lieu à Konya à des cérémonies solennelles et l'on célèbre le Samâ, l'oratorio spirituel, en souvenir de celui qui avait dit lui même :

Le Roi de la pensée sans trouble

En dansant s'en est allé

Vers l'autre pays,

Le pays de la Lumière.

Rûmi avait dit : " Si tu nous cherches, cherche-nous dans la joie, car nous sommes les habitants du royaume de la joie".

Le poème suivant évoque cette notion d'union ultime, au-delà du temporel :

Notre mort, ce sont nos noces avec l'éternité.

Quel est son secret ? " Dieu est Un."

Le soleil se divise en passant par les ouvertures de la maison;

Quand ces ouvertures sont fermées, la multiplicité disparaît.

Cette multiplicité existe dans les grappes :

Elle ne se trouve plus dans le suc qui sourd du raisin.

Pour celui qui est vivant dans la Lumière de Dieu,

La mort de cette âme charnelle est un bienfait.

A son sujet, ne dis ni mal, ni bien,

Car il est passé au-delà et du bien et du mal.

Attache tes regards sur Dieu, et ne parle pas de ce qui est invisible,

Afin que dans ton regard Il mette un autre regard.

C'est la vision des yeux corporels qui constitue cette vision

Pour laquelle n'existe aucune chose invisible et secrète.

Mais quand le regard est tourné vers la Lumière de Dieu,

Sous une telle lumière, quelle chose pourrait demeurer cachée ?

Bien que toutes les lumières émanent de la Lumière Divine,

Ne nomme pas toutes ces lumières " Lumière de Dieu ";

C'est la Lumière éternelle qui est la Lumière de Dieu;

La lumière éphémère est l'attribut du corps et de la chair.

C'est la lumière infernale qui luit dans les yeux des créatures,

Sauf pour celles dont  c'est  Dieu qui oignit les yeux de khôl.

Son feu est devenu lumière pour Son ami, Abraham.

Les yeux de l'intelligence sont ignorants comme ceux de l'âne.

Ô Dieu qui confère le don de la vision !

L'oiseau de la vision s'envole vers Toi avec les ailes du désir.

En dépit de sa foi profonde, Rûmî n'occulte pas l'aspect tragique de la mort terrestre, qui reste un départ.

A chaque instant, une âme, un esprit s'envole, là où il n'est plus de lieu.

De ces lumières stellaires, de ces voûtes bleues du ciel,

Sont apparues des figures mystérieuses, qui révèlent des choses secrètes.

Un lourd sommeil est tombé sur toi des sphères tournoyantes.

Prends garde à cette vie si légère, méfie-toi de ce sommeil si lourd.

Âme, cherche le Bien-Aimé, ami, cherche l'Ami.

Ô veilleur, sois sur tes gardes : il ne sied pas au veilleur de dormir.

Les amoureux meurent avec la pleine conscience de mourir,

Mais c'est devant un Bien-Aimé plein de douceur qu'ils meurent.

Ils ont bu, au jour prééternel, l'Eau de la Vie;

Il est inéluctable qu'ils meurent d'une autre manière.

Puisqu'ils font partie de la cohorte des amants,

Ils ne quittent pas la vie comme les gens ordinaires.

Ils surpassent la dignité des anges par la grâce,

Puisse - t - il ne pas leur arriver de mourir comme des humains !

Crois-tu donc que les lions meurent comme des chiens hors de la maison ?

Le Roi de l'âme court à leur rencontre,

Quand les amoureux meurent pendant  le voyage.

Tous rayonnent comme le soleil s'ils meurent aux pieds de cette lune.

Les amoureux qui sont l'âme l'un de l'autre

Meurent tous par amour l'un de l'autre.

Mais la mort présente un caractère triomphal :

Quand tu me confieras à la tombe, ne dis pas :

" Adieu, adieu ! "

Car la tombe est un voile cachant l'assemblée du

Paradis.

Après avoir vu la descente, contemple l'ascension.

Pourquoi le coucher de la lune et du soleil leur

causerait-il du tort ?

Ce qui te paraît un coucher est en réalité un lever.

Bien que la tombe te semble une prison, c'est la libération de l'âme.

Quelle graine fut semée dans la terre qui n'ait poussé ?

Pourquoi ce doute au sujet de la graine qu'est l'homme ?

Sache que l'Âme est la source, et toutes les choses créées, des ruisseaux.

Tant que demeure la Source, s'écoulent les ruisseaux.

Chasse le chagrin de ton esprit, bois l'eau de ce ruisseau;

Ne crains pas que l'eau tarisse, car elle est sans fin...

Vois comme est devenu un tout ce corps, qui est une partie de ce monde de poussière !

Quand tu auras voyagé à partir de ta condition d'homme, sans nul doute, tu deviendras un ange.

Quand tu en auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel.

Dépasse le niveau de l'ange: pénètre dans cet océan.

Afin que ta goutte d'eau devienne une mer plus vaste que cent mers d'Omân.

Renonce à cette notion de "fils" (valad), dis, de toute ton âme : " Dieu est Un " (Ahad).

Si ton corps a vieilli, qu'importe ? puisque ton âme est jeune.

Quand mon âme disparaîtra, mettez-moi sous la terre;

La terre entrera dans ma demeure comme une maîtresse de maison.

L'âme céleste prend son essor vers la demeure de Jésus;

L'âme pharaonique s'en va vers la demeure de Qârûn.

Mon âme bat des ailes pour s'envoler vers ton cœur,

Ton cœur gracieux, gai, harmonieux.

De même que cette âme céleste ne souhaite rien de moins que Dieu,

Cette âme terrestre s'en va vers ce qui est loin de lui.

Rûmî parle de la mort comme d'une nouvelle naissance et compare souvent l'homme dans sa condition terrestre à l'embryon emprisonné dans le sein maternel, incapable d'imaginer un monde extérieur à lui.

Dieu a créé les causes, de telle sorte que, à une goutte de sperme qui ne possédait ni ouïe, ni intelligence, ni esprit, ni vue, ni attribut royal, ni attribut d'esclave; qui ne connaissait ni chagrin, ni joie, ni supériorité, ni infériorité, Il a donné un abri dans la matrice; puis Il a transformé cette eau en sang et a coagulé et modelé le sang en chair; et dans le sein maternel où il n' y avait ni mains, ni outillages, Dieu a créé les fenêtres de la bouche, des yeux et des oreilles; Il a façonné la langue et le gosier et la caverne de la poitrine, où Il a mis un cœur qui est à la fois une goutte, un monde, une perle, un océan, un esclave et un roi. Quelle intelligence pourrait comprendre que Dieu nous ait amenés jusqu'à notre niveau ? Et Dieu a dit : As-tu vu, as-tu entendu d'où Je vous ai amenés et jusqu'où ? Maintenant encore, Je te dis que Je ne te laisserai pas ici non plus. Je t'emmènerai au-delà de ce ciel et de cette terre, en une terre et un ciel qu'on ne peut imaginer ni se représenter: sa nature est de dilater l'âme dans la joie. Et au sein de ce firmament, ce qui est jeune ne devient pas vieux, ce qui est nouveau ne devient pas ancien; nulle chose ne se corrompt ni ne s'abîme, rien ne meurt, aucune personne éveillée ne s'endort, parce que le sommeil est fait pour le repos et pour chasser la douleur; et dans ce lieu, il n'y a ni souffrance, ni chagrin. Et si tu ne le crois pas, réfléchis un instant : comment cette goutte de sperme aurait-elle pu te croire, si tu lui avais dit que Dieu a créé un monde en dehors de ce monde de ténèbres : un monde où il y'a un ciel, un soleil, un clair de lune, des provinces, des villes, des villages, des jardins, où il existe des créatures, parmi lesquelles il y a des rois, des riches, des gens en bonne santé, des malades, des aveugles ? A présent, crains, ô goutte de sperme ! Lorsque tu sortiras de cette demeure ténébreuse, à quelle catégorie appartiendras-tu ? Aucune intelligence et aucune imagination ne pourrait croire à cette histoire : qu'il existe, en dehors de ces ténèbres et de cette nourriture de sang, un autre monde et une autre nourriture. Or, bien que cette goutte ignorât et niât une telle possibilité, pourtant elle n'a pu éviter de sortir, car on l'a amenée de force en dehors.

Un quatrain résume dans sa brièveté la conception que Rûmî se fait de la mort :

Au moment de la mort l'âme quitte le corps,

Elle le laisse comme habit ancien,

Elle le redonne à la poussière ce corps qui était

poussière

Et façonne un corps fait de sa propre lumière ancienne.

 

Source: Rûmî Le Chant du Soleil - Eva de Vitray-Meyerovitch et Marie-Pierre Chevrier

 

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