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univers-soufi

Rûmî et le Samâ - Eva de Vitray

9 Juillet 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Après la mort de Shams, Rûmî institua le Samâ, la célèbre danse cosmique, caractéristique de sa confrérie.

Lorsque, dans la danse des mawlawîs, les derviches, au son du ney, la flûte de roseau, s'élancent en tourbillonnant, c'est la ronde vertigineuse des planètes, de même que tout ce qui se meut dans la nature, qu'ils veulent symboliser. Le maître voyait l'univers tout entier s'associer à leur joie triomphale :

Je vois... les eaux qui jaillissent de leurs sources... les branches des arbres qui dansent comme des pénitents, les feuilles qui battent des mains comme des ménestrels.

Rûmî disait :

Ô ciel qui tournes en cercle autour de nos têtes ! Dans l'amour du soleil, tu exerces le même métier que moi.

Et il s'écrie : 

Ô jour, lève-toi ! des atomes dansent,

Les âmes, éperdues d'extase, dansent,

A l'oreille, je te dirai où entraîne la danse.

Tous les atomes dans l'air et dans le désert,

Sache-le bien, sont tels des insensés.

Chaque atome, heureux ou misérable,

Est épris de ce soleil dont rien ne peut être dit.

Ainsi Rûmî célébrait-il le samâ. Voici comment se déroule aujourd'hui la cérémonie, chacun des gestes de cette danse liturgique comportant un sens symbolique.

Les derviches entrent dans la salle de la takya vêtus de blanc, symbole du linceul, revêtus d'un ample manteau noir représentant la tombe et coiffés de la haute toque de feutre, image de la pierre tombale. Le cheikh, représentant Mawlânâ, le pôle (Qutb), le point d'intersection de l'intemporel et du temporel, par où passe et se répand sur les danseurs la grâce, entre en dernier. Sur son haut bonnet est enroulée l'écharpe noire du turban (destâr) qui indique sa dignité. Il salue, ainsi que les autres derviches, s'assoit devant le tapis rouge dont la couleur évoque celle du soleil couchant, qui répandait ses derniers feux dans le ciel de Konya lorsque Rûmî mourut, le 17 décembre 1273. Sans instrument, le chanteur chante les louanges du Prophète, le na't-i-Sherif, dont Rûmî a écrit les paroles : " C'est toi, le bien-aimé de Dieu, l'envoyé du Créateur unique...", et le grand compositeur turc, Itrî, la musique (fin du XVIIème siècle). C'est une mélopée lente et solennelle. Le chanteur se rassoit, ensuite le joueur de flûte improvise un taqsîm. Puis le cheikh lève les mains de sur ses genoux et frappe la terre. Aussitôt, le maître des timbales frappe sur les timbales, les musiciens jouent une composition appelée peshrew, le cheikh et les derviches se lèvent. Alors commence le tour appelé " tour de Sultân Valad". Les derviches avancent lentement, et font trois fois le tour de la piste, chacun, à un endroit donné, se retournant vers celui qui le suit; tous deux s'inclinent profondément, puis reprennent leur ronde solennelle en un sens contraire aux aiguilles d'une montre. Ces trois tours symbolisent les trois étapes qui rapprochent de Dieu : sharia, ou voie de la science, tarîqat, celle qui mène à la vision, haqîqat, qui conduit à l'union.

A la fin du troisième tour, le cheikh se place sur son  tapis, les derviches dans un coin. Après que les musiciens ont chanté en chœur, les danseurs laissent tomber, en un geste triomphal, leur manteau noir dont ils jaillissent habillés de blanc, comme libérés de leur enveloppe charnelle pour une seconde naissance. Le cheikh se lève, le chef des derviches, suivi des danseurs, s'avance vers lui, s'incline et lui baise la main droite; tous font de même, ils sollicitent ainsi la permission de danser. Le cheikh donne son acquiescement en baisant leur coiffe. Les derviches, les bras croisés, les mains sur les épaules, se mettent à tourner lentement, puis ils étendent les bras comme des ailes, la main droite tournée vers le ciel pour y recueillir la grâce, la main gauche vers la terre, pour y répandre cette grâce qui a traversé leur cœur et qu'ils redonnent au monde, après l'avoir réchauffée de leur amour. En dansant autour d'eux-mêmes, ils tournent autour de la salle : ce tour représente l'union dans la pluralité, et aussi le cercle de l'existence, de la pierre à l'homme: il figure aussi la loi de l'univers, les planètes tournant autour du soleil et autour d'elles-mêmes. Les trois saluts échangés symbolisent les degrés successifs de la foi, les tambours qui battent évoquent les trompettes du Jugement. Le cercle des danseurs est divisé par le milieu en deux demi-cercles, dont l'un représente l'arc de descente ou d'involution des âmes dans la matière (nûzûl et min Allâh) et l'autre, l'arc de remontée des âmes vers Dieu (su'ûd et il'Allâh). Une ligne idéale les sépare, qui signifie la voie la plus courte pour parvenir à l'Unité suprême; elle va du tapis du cheikh à la porte d'entrée de la salle, et il n'est pas permis aux derviches d'y marcher.

Les deux premières danses sont en commun, la troisième est dansée individuellement, car le temps est censé être dépassé. Le cheikh n'entre dans la danse que la quatrième fois; le rythme change alors, il devient celui d'une valse à deux temps, très rapide. Le cheikh danse en tournant sur la ligne droite idéale, au centre du cercle; il représente le soleil et son rayonnement. Lorsqu'il est entré dans la danse, le ney improvise une deuxième fois; c'est le moment suprême du tawhîd, de l'union réalisée. Quand il est revenu à sa place, le Samâ s'arrête, et le chanteur psalmodie le Coran; c'est la parole de Dieu qui arrive à la fin comme une  réponse aux derviches. Puis viendront les derniers salams et le dhikr mawlawî : (Lui).

La plainte de la flûte

Ecoute le ney (la flûte de roseau) raconter une histoire, il se lamente de la séparation:

" Depuis qu'on m'a coupé de la jonchaie, ma plainte fait gémir l'homme et la femme.

" Je veux un cœur déchiré par la séparation pour y verser la douleur du désir.

" Quiconque demeure loin de sa source aspire à l'instant où il lui sera à nouveau uni.

" Moi, je me suis plaint en toute compagnie, je me suis associé à ceux qui se réjouissent comme à ceux qui pleurent.

" Chacun m'a compris selon ses propres sentiments; mais nul n'a cherché à connaître mes secrets.

" Mon secret, pourtant, n'est pas loin de ma plainte, mais l'oreille et l'œil ne savent le percevoir.

" Le corps n'est pas voilé à l'âme, ni l'âme au corps; cependant, nul ne peut voir l'âme.

" C'est du feu, non du vent, le son de la flûte :

que s'anéantisse celui à qui manque cette flamme !

" C'est le feu de l'Amour qui est dans le roseau, c'est l'ardeur de l'Amour qui fait bouillonner le vin.

" La flûte est la confidente de celui qui est séparé de son Ami: ses accents déchirent nos voiles.

" Qui vit jamais un poison et un antidote comme la flûte ? Qui vit jamais un consolateur et un amoureux comme la flûte !"

" J'ai demandé au roseau", dit encore l'un des quatrains de Rûmî : " De quoi te plains-tu ? Comment peux-tu gémir sans avoir une langue ?"

Le ney répondit :

On m'a séparé de la canne à sucre. Et je ne puis plus vivre sans gémir et me lamenter.

Nous extrayons d'une lettre personnelle, qui nous a été adressée par un derviche de Konya, le commentaire suivant :

Le ney et l'Insân-ul-kâmil (l'homme de Dieu) sont une seule et même chose : tous deux se plaignent de la séparation, tous deux ont des blessures à la poitrine et sont entourés de liens.

Tous deux sont desséchés, parce qu'ils ne sont pas nourris par leur terre, et vides, remplis seulement par de l'air du musicien. Quand ils sont seuls, ils n'ont pas de voix, leur rôle est de se trouver entre les doigts et les lèvres du musicien et de lui servir d'instrument pour exprimer son désir. L'homme de Dieu est apporté de l'oseraie de la prééternité du monde Divin et tombe, par la force du destin, dans le monde matériel. On l'a enchaîné par les liens de l'humanité et de la nature. Son cœur est blessé par la brûlure de la séparation, il l'a vidé du désir des choses charnelles, et il a vidé son esprit de l'existence imaginaire, puis il s'est abandonné entre les mains de Dieu. Il n'est plus désormais qu'un instrument pour manifester la volonté de Dieu : c'est là son seul devoir. Et quand la Voix Divine veut s'exprimer, elle emprunte la tonalité propre que représente chaque spirituel.

Quand ce dernier parle de son origine céleste et de la tristesse de la séparation, ses auditeurs, s'ils ont le cœur pur, éprouvent la même tristesse. Mais il existe beaucoup de "degrés" spirituels chez les hommes, et chacun comprend selon son propre degré. C'est pourquoi notre maître disait : " Qui a vu un poison et un antidote comme la flûte ?"- Pour les uns, c'est un poison, car il exprime un désir animal. Pour les autres, c'est la mémoire Divine qui se manifeste...

Le ney est comme un ami, ou un amant. A cette époque, les amants étaient séparés et avaient la tête voilée. De même, la flûte cachée dans un sac et suspendue. Mais le ney est fait pour chanter, ce n'est qu'ainsi qu'on comprend ses secrets.

 

Source: Rûmî Le Chant du Soleil - ( Eva de Vitray-Meyerovitch et Marie-Pierre Chevrier)

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