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univers-soufi

Rûmi, sa vie et ses oeuvres - Eva de Vitray (partie III)

16 Avril 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Un grand penseur orthodoxe

Suivant les prescriptions de l'Islam, Rûmi n'a jamais fait de différence entre les traditions. Du reste, tous les habitants de Konya sans exception suivirent ses funérailles. Dans une célèbre sourate du Coran, Dieu dit : " J'atteste la vérité de cela par le figuier, par l'olivier, par le mont Sinaï, et par ce pays béni." Les commentaires les plus anciens expliquent que le figuier, c'est celui sous lequel Bouddha a reçu son illumination; l'olivier, c'est le Jardin des Oliviers de Jésus; le mont Sinaï, c'est Moïse, ce pays béni, La Mecque.

Les représentants des grandes traditions du monde sont donc considérés comme des prophètes. A cet égard, Rûmi écrit dans une lettre à l'émir Pervané: " Comme les prophètes se reconnaissent l'un l'autre, si vous n'admettez pas l'un d'entre eux, c'est comme si vous n'en admettiez aucun. En fait, c'est une seule lumière qui apparaît à travers plusieurs fenêtres, et qui nous parvient à travers la personne de chaque prophète. Toutes ces lumières proviennent d'un seul soleil." Il ajoute ironiquement : " C'est comme une chauve-souris qui dirait: je suis opposée au soleil de cette année, mais j'accepte celui de l'année dernière."

Rûmi rappelle qu'il existe plusieurs routes vers La Mecque. Que l'on passe tantôt par la mer, tantôt par  le désert... tout le monde arrive au même point. Toutes les religions du monde se définissent, soit par le nom de leur fondateur, le christianisme, le bouddhisme, le mosaïsme, soit par le nom du pays d'origine; l'hindouisme... L'Islam, à ma connaissance, est la seule religion qui se définisse par l'attitude intérieure.

Aslama veut dire se soumettre, non pas dans un sens de servitude, mais d'adoration, d'acceptation profonde. Tout être qui a cette attitude d'esprit est musulman. Les soufis disent, en reprenant d'ailleurs exactement l'enseignement coranique, que cette remise à Dieu, qu'implique le mot "Islam", désigne aussi la paix. C'est une attitude d'esprit qui est comme le moyeu de la roue, toutes les traditions restant à la circonférence tant qu'elles se confinent à une vision particulière. Mais si on suit un des rayons de la roue jusqu'au bout, on arrive au centre.

Lorsque je me trouvai à La Mecque, j'ai été très frappée par la constatation suivante: ordinairement quand on prie, on voit le dos ou le côté de son voisin, on ne le voit jamais de face puisqu'on prie ensemble en rangs. Mais quand on est à La Mecque, considérée comme le centre spirituel du monde, l'espace est aboli, on arrive au centre et on prie prosterné: c'est donc le visage de l'autre qui est face de vous que l'on découvre. Parvenu au centre de soi-même, c'est à dire au plus haut niveau secret de son propre cœur, de son propre amour, c'est l'autre qu'on retrouve. Alors les différences dogmatiques, les hiérarchies, même les rituels qui sont nécessaires, qui sont adaptés à une certaine culture, à une certaine civilisation ne sont plus considérées comme l'essentiel. L'essentiel, c'est le même regard porté sur autrui et sur le Divin, et sur le Divin qui est en autrui.

Aflâkî raconte que le maître dit un jour : " Le monde entier se compose des parties constituantes d'un seul individu." Il cite ensuite le Hadîth : " Grand Dieu ! dirige mon peuple car il ne sait pas; mon peuple, c'est à dire mes parties constituantes: si les infidèles n'étaient pas compris dans ces parties, Il ne serait pas le Tout."

Il est vrai que chaque tradition incarne quelque chose de spécifique. Il ne s'agit pas de faire un syncrétisme. Il existe évidemment, pour une certaine forme d'esprit assez universaliste et tolérante, ce risque de syncrétisme: un peu de védanta, un peu de bouddhisme, un peu de soufisme, un peu de christianisme, et puis on mélange. Toute tradition est bonne si elle est intériorisée, si elle ne se réduit pas à des manifestations de surface, qui font de l'autre un infidèle, un impie.

L'Islam répète constamment que la vérité, la réalité suprême ne peut être qu'une dans toutes les traditions. Comment peut-on imaginer que le Divin se révèle d'une manière fondamentalement différente à des gens de diverses obédiences ?

Rûmi raconte que trois voyageurs cheminaient ensemble et qu'ils avaient faim. On leur avait donné quelques petites  pièces d'argent. Ils se demandèrent ce qu'ils pouvaient acheter de mieux pour étancher leur soif et apaiser leur faim. Ils pensèrent tous trois au raison. L'un dit qu'il voulait acheter de l'uzum - raisin en turc -, un autre de l'israfil - raisin en grec - et le troisième que c'était, quand à lui, de l'inab, raisin en arabe. Ils en arrivèrent à se disputer: " Non, je veux acheter cela et rien d'autre." Un voyageur qui passait leur demanda: " Enfin, qu'est-ce qu'il vous arrive ?" L'un dit : " Je veux acheter de l'uzum et lui de l'israfil." Ce à quoi le voyageur répondit: " Mais c'est la même chose que vous voulez acheter."

Toutes les traditions religieuses ont à découvrir leur unité profonde, chacun se doit de respecter la terre, voir la lumière Divine, percevoir en chaque être, chaque pierre, une manifestation de la puissance et de la gloire de Dieu.

Rûmi affirme : " Toute la religion n'est qu'émerveillement." Et, justement, cet émerveillement se manifeste à la fois devant la science, la beauté du monde, l'univers, et aussi à travers l'essence du message des grandes traditions. Il vivait à une époque où tout s'est écroulé, et sa réponse personnelle a été de plonger de plus en plus profondément dans la  vérité éternelle. C'est en cela que Rûmi nous montre une voie.

Afin de célébrer ce  " Chant du Soleil" qui l'avait enivré, Rûmi institua alors le Samâ, dédia à son maître disparu son Dîwân, merveilleuses odes d'amour et de deuil, et rédigea entre autres les Rubâi'yât et surtout le Mathnawî, cette sublime quête de l'Absolu.

Plutôt que de procéder à une exégèse - à laquelle nous nous sommes livrés par ailleurs - nous avons voulu relier par un fil conducteur les principaux thèmes de l'enseignement de Rûmi, comme la mort, le Samâ, la prière, l'amour, l'homme parfait, la vision. Chacun d'eux se présente sous des éclairages différents, accompagné de citations venant à l'appui. C'est ainsi que la mort, par exemple, sera considérée tant sous son aspect humain et terrible que comme une nouvelle naissance radieuse.

à suivre...

Source: Rûmi Le Chant du Soleil - Eva de Vitray

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