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univers-soufi

De la faculté imaginaire - Abd Al-Kader

Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

De la faculté imaginaire - Abd Al-Kader

Dieu - exalté soit-Il - met dans la bouche d'Abraham ces paroles adressées à son fils : Je me suis vu en songe en train de t'immoler, réfléchis (à cela) et donne-moi ton avis (ou plus littéralement : regarde ce que tu vois) (Coran 37, 102).

Ces paroles constituent à la fois un enseignement d'Abraham à son fils en vue de lui faire oublier sa volonté de l'immoler, et une guidance afin que jamais il ne désespère de la délivrance :

" La station de ce bas-monde (lui dit-il en substance) n'est pas le lieu de la prise de conscience véritable, ni celui de la perception des réalités spirituelles telles qu'elles sont en elles-mêmes, selon le mode le plus parfait. Cette conscience et cette perception ne se réaliseront pleinement que dans l'ultime Demeure. Aussi tout ce qu'en ce bas-monde tu perçois comme formes n'est que pure imagination (khayâl) car tu te trouves en ce moment même dans la station [définie par cette tradition prophétique): "Les gens sont plongés dans le sommeil: c'est lorsqu'ils meurent qu'ils s'éveillent". Ce que j'ai perçu en songe relève donc de l'imaginaire et est susceptible d'être interprété (ta'bîr), c'est à dire d'être transposé (litt : fait passé, 'ubûr) de sa signification extérieure à sa signification cachée. Mais ce que tu vois (à l'état de veille) est tout aussi imaginaire, et susceptible d'être interprété de la même manière. Ce que nous percevons tous deux (l'un en songe, et l'autre à l'état de veille) est donc purement imaginaire; à ceci près que ta perception relève de la faculté imaginative séparée (khayâl munfasil) et la mienne de la faculté imaginative continue (khayâl muttassil).

Tel est l'enseignement qu'Abraham dispensa à son fils pour le faire renoncer à l'amour de la vie. L'Ami intime (de Dieu) (al-Khalil) savait fort bien en effet que la plupart du temps les visions s'interprétèrent (révélant un sens fort différent de leur sens apparent. Mais, étant donné le caractère de celle-ci - qui lui ordonnait ni plus ni moins que d'immoler son fils -, il témoigna de son respect des convenances spirituelles en laissant à son Seigneur le soin de lui en donner l'interprétation Lui-même. "Si ma vision a un sens caché, se disait-il, c'est à Dieu qu'il appartient de le dévoiler; et si elle est à prendre au pied de la lettre, j'exécuterai l'Ordre de mon Seigneur (en immolant mon fils). Il mit donc tout en œuvre pour s'exécuter, et il ne lui restait plus qu'à passer à l'acte lorsque son Seigneur lui apporta l'interprétation de son rêve comme s'agissant d'un grand sacrifice (en l'occurrence un bélier). Voilà pourquoi Dieu fait l'éloge d'Abraham dans le Coran en ces termes : Et Abraham qui sut se montrer fidèle à ses engagements (cor. 53, 37). Car il était en effet prêt, sur la foi d'une simple vision, à sacrifier son propre fils en lui tranchant le cou. (Devant une telle soumission), on ne peut que s'exclamer : "Que la mère d'Abraham soit soulagée de son affliction !" ainsi que le fit un certain bédouin à l'audition du verset : Et Dieu fit d'Abraham Son Ami intime (cor. 4, 125). Et donne-moi ton avis (ou littéralement: regarde bien ce que tu vois) : car tu ne vois que que la Réalité Divine qui se manifeste (haqqan zâhiran), et cela sur la foi même de Sa parole - exalté soit-Il - : Il est le Premier et le Dernier, l'Apparent et l'Occulté et Il est Omniscient (cor. 57, 3). C'est à dire qu'il n'y a en réalité que Lui, et et que si tu perçois un autre que Lui, c'est qu'il s'agit d'un imaginaire évanescent, d'une ombre vaine. Remets-toi donc en question et aiguise ton regard ! Car de deux choses l'une : ou les possibles (al-mumkinât) sont des réalités spirituelles, des prototypes immuables "contenus" dans la Science Divine et ils n'ont pas de réalité (litt: d'existence) extérieure; ou bien ils sont des accidents dépourvus de toute permanence (litt: qui ne demeurent pas en deux moments déterminés) qui s'écoulent comme passent les nuages. Ne vois-tu donc pas que c'est Dieu qui Se manifeste sous un (monde) imaginaire qui Le dissimule (tout en Le manifestant) ? Ce sont les Noms Divins qui Se revêtent des statuts propres à chaque prédisposition particulière, lesquelles constituent elles-mêmes la réalité de chaque possible. Aussi ces possibles (en tant que tels) ne se manifestent-ils jamais : seuls les Noms Divins Se manifestent réellement, qui révèlent l'Essence tout en La voilant. Mais ils sont à leur tour voilés par les statuts qui régissent les différentes possibilités, et ceux-ci sont tout ce que l'homme voilé perçoit de la Réalité. Occupant un rang supérieur à celui-là, se trouve l'homme qui a déchiré le voile des possibles pour parvenir aux Attributs.

Et au-dessus encore, au degré le plus élevé, se trouve celui qui a déchiré le voile des possibles et des Attributs pour parvenir à l'Essence, réalisant ainsi le terme de la Voie.

Or, (dans le verset qui précède) Dieu Se nomme Lui-même l'Apparent et l'Occulté. Il est en effet l'Apparent du fait que Ses Noms ne sont que des attributions, et donc dépourvus de toute réalité propre. C'est donc Lui qui assure leur substance, et (sous ce rapport) l'Apparent est bel et bien l'Essence et les Noms sont (alors) l'Occulté. Mais Il est aussi l'Occulté en ce sens que la pure Unité essentielle ne saurait épouser la multiplicité des Noms et (sous ce rapport) c'est l'Essence qui est l'Occulté et les Noms qui sont l'Apparent.

source: Le livre des Haltes (Abd al-Kader)

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