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La mort dans la pensée de Rûmî - Eva de Vitray

5 Mai 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

" La nuit des noces..." (Sheb-el-arus). C'est du 17 décembre qu'il s'agit, le jour où l'on commémore en Turquie le départ en 1273 pour la vie éternelle de Mawlânâ Djalal-od-Dîn Rûmi qui, durant toute  son existence terrestre, avait aspiré à la suprême rencontre. Lors de sa dernière maladie, à un ami venu lui souhaiter une prompte guérison, il avait répondu : " Quand entre l'Amant et l'Aimé il n' y a plus qu'une chemise de crin, ne voulez-vous pas que la lumière s'unisse à la lumière ?"Tombe de Rûmî

Lorsque se fut levée ce que Rûmi avait appelé l'aube de la mort, tous les habitants de Konya, sans distinction de croyance, prirent le deuil.

Depuis lors, l'anniversaire de la mort de Rûmi donne lieu à Konya à des cérémonies solennelles et l'on célèbre le Samâ, l'oratorio spirituel, en souvenir de celui qui avait dit lui même :

Le Roi de la pensée sans trouble

En dansant s'en est allé

Vers l'autre pays,

Le pays de la Lumière.

Rûmi avait dit : " Si tu nous cherches, cherche-nous dans la joie, car nous sommes les habitants du royaume de la joie".

Le poème suivant évoque cette notion d'union ultime, au-delà du temporel :

Notre mort, ce sont nos noces avec l'éternité.

Quel est son secret ? " Dieu est Un."

Le soleil se divise en passant par les ouvertures de la maison;

Quand ces ouvertures sont fermées, la multiplicité disparaît.

Cette multiplicité existe dans les grappes :

Elle ne se trouve plus dans le suc qui sourd du raisin.

Pour celui qui est vivant dans la Lumière de Dieu,

La mort de cette âme charnelle est un bienfait.

A son sujet, ne dis ni mal, ni bien,

Car il est passé au-delà et du bien et du mal.

Attache tes regards sur Dieu, et ne parle pas de ce qui est invisible,

Afin que dans ton regard Il mette un autre regard.

C'est la vision des yeux corporels qui constitue cette vision

Pour laquelle n'existe aucune chose invisible et secrète.

Mais quand le regard est tourné vers la Lumière de Dieu,

Sous une telle lumière, quelle chose pourrait demeurer cachée ?

Bien que toutes les lumières émanent de la Lumière Divine,

Ne nomme pas toutes ces lumières " Lumière de Dieu ";

C'est la Lumière éternelle qui est la Lumière de Dieu;

La lumière éphémère est l'attribut du corps et de la chair.

C'est la lumière infernale qui luit dans les yeux des créatures,

Sauf pour celles dont  c'est  Dieu qui oignit les yeux de khôl.

Son feu est devenu lumière pour Son ami, Abraham.

Les yeux de l'intelligence sont ignorants comme ceux de l'âne.

Ô Dieu qui confère le don de la vision !

L'oiseau de la vision s'envole vers Toi avec les ailes du désir.

En dépit de sa foi profonde, Rûmî n'occulte pas l'aspect tragique de la mort terrestre, qui reste un départ.

A chaque instant, une âme, un esprit s'envole, là où il n'est plus de lieu.

De ces lumières stellaires, de ces voûtes bleues du ciel,

Sont apparues des figures mystérieuses, qui révèlent des choses secrètes.

Un lourd sommeil est tombé sur toi des sphères tournoyantes.

Prends garde à cette vie si légère, méfie-toi de ce sommeil si lourd.

Âme, cherche le Bien-Aimé, ami, cherche l'Ami.

Ô veilleur, sois sur tes gardes : il ne sied pas au veilleur de dormir.

Les amoureux meurent avec la pleine conscience de mourir,

Mais c'est devant un Bien-Aimé plein de douceur qu'ils meurent.

Ils ont bu, au jour prééternel, l'Eau de la Vie;

Il est inéluctable qu'ils meurent d'une autre manière.

Puisqu'ils font partie de la cohorte des amants,

Ils ne quittent pas la vie comme les gens ordinaires.

Ils surpassent la dignité des anges par la grâce,

Puisse - t - il ne pas leur arriver de mourir comme des humains !

Crois-tu donc que les lions meurent comme des chiens hors de la maison ?

Le Roi de l'âme court à leur rencontre,

Quand les amoureux meurent pendant  le voyage.

Tous rayonnent comme le soleil s'ils meurent aux pieds de cette lune.

Les amoureux qui sont l'âme l'un de l'autre

Meurent tous par amour l'un de l'autre.

Mais la mort présente un caractère triomphal :

Quand tu me confieras à la tombe, ne dis pas :

" Adieu, adieu ! "

Car la tombe est un voile cachant l'assemblée du

Paradis.

Après avoir vu la descente, contemple l'ascension.

Pourquoi le coucher de la lune et du soleil leur

causerait-il du tort ?

Ce qui te paraît un coucher est en réalité un lever.

Bien que la tombe te semble une prison, c'est la libération de l'âme.

Quelle graine fut semée dans la terre qui n'ait poussé ?

Pourquoi ce doute au sujet de la graine qu'est l'homme ?

Sache que l'Âme est la source, et toutes les choses créées, des ruisseaux.

Tant que demeure la Source, s'écoulent les ruisseaux.

Chasse le chagrin de ton esprit, bois l'eau de ce ruisseau;

Ne crains pas que l'eau tarisse, car elle est sans fin...

Vois comme est devenu un tout ce corps, qui est une partie de ce monde de poussière !

Quand tu auras voyagé à partir de ta condition d'homme, sans nul doute, tu deviendras un ange.

Quand tu en auras fini avec la terre, ta demeure sera le ciel.

Dépasse le niveau de l'ange: pénètre dans cet océan.

Afin que ta goutte d'eau devienne une mer plus vaste que cent mers d'Omân.

Renonce à cette notion de "fils" (valad), dis, de toute ton âme : " Dieu est Un " (Ahad).

Si ton corps a vieilli, qu'importe ? puisque ton âme est jeune.

Quand mon âme disparaîtra, mettez-moi sous la terre;

La terre entrera dans ma demeure comme une maîtresse de maison.

L'âme céleste prend son essor vers la demeure de Jésus;

L'âme pharaonique s'en va vers la demeure de Qârûn.

Mon âme bat des ailes pour s'envoler vers ton cœur,

Ton cœur gracieux, gai, harmonieux.

De même que cette âme céleste ne souhaite rien de moins que Dieu,

Cette âme terrestre s'en va vers ce qui est loin de lui.

Rûmî parle de la mort comme d'une nouvelle naissance et compare souvent l'homme dans sa condition terrestre à l'embryon emprisonné dans le sein maternel, incapable d'imaginer un monde extérieur à lui.

Dieu a créé les causes, de telle sorte que, à une goutte de sperme qui ne possédait ni ouïe, ni intelligence, ni esprit, ni vue, ni attribut royal, ni attribut d'esclave; qui ne connaissait ni chagrin, ni joie, ni supériorité, ni infériorité, Il a donné un abri dans la matrice; puis Il a transformé cette eau en sang et a coagulé et modelé le sang en chair; et dans le sein maternel où il n' y avait ni mains, ni outillages, Dieu a créé les fenêtres de la bouche, des yeux et des oreilles; Il a façonné la langue et le gosier et la caverne de la poitrine, où Il a mis un cœur qui est à la fois une goutte, un monde, une perle, un océan, un esclave et un roi. Quelle intelligence pourrait comprendre que Dieu nous ait amenés jusqu'à notre niveau ? Et Dieu a dit : As-tu vu, as-tu entendu d'où Je vous ai amenés et jusqu'où ? Maintenant encore, Je te dis que Je ne te laisserai pas ici non plus. Je t'emmènerai au-delà de ce ciel et de cette terre, en une terre et un ciel qu'on ne peut imaginer ni se représenter: sa nature est de dilater l'âme dans la joie. Et au sein de ce firmament, ce qui est jeune ne devient pas vieux, ce qui est nouveau ne devient pas ancien; nulle chose ne se corrompt ni ne s'abîme, rien ne meurt, aucune personne éveillée ne s'endort, parce que le sommeil est fait pour le repos et pour chasser la douleur; et dans ce lieu, il n'y a ni souffrance, ni chagrin. Et si tu ne le crois pas, réfléchis un instant : comment cette goutte de sperme aurait-elle pu te croire, si tu lui avais dit que Dieu a créé un monde en dehors de ce monde de ténèbres : un monde où il y'a un ciel, un soleil, un clair de lune, des provinces, des villes, des villages, des jardins, où il existe des créatures, parmi lesquelles il y a des rois, des riches, des gens en bonne santé, des malades, des aveugles ? A présent, crains, ô goutte de sperme ! Lorsque tu sortiras de cette demeure ténébreuse, à quelle catégorie appartiendras-tu ? Aucune intelligence et aucune imagination ne pourrait croire à cette histoire : qu'il existe, en dehors de ces ténèbres et de cette nourriture de sang, un autre monde et une autre nourriture. Or, bien que cette goutte ignorât et niât une telle possibilité, pourtant elle n'a pu éviter de sortir, car on l'a amenée de force en dehors.

Un quatrain résume dans sa brièveté la conception que Rûmî se fait de la mort :

Au moment de la mort l'âme quitte le corps,

Elle le laisse comme habit ancien,

Elle le redonne à la poussière ce corps qui était

poussière

Et façonne un corps fait de sa propre lumière ancienne.

 

Source: Rûmî Le Chant du Soleil - Eva de Vitray-Meyerovitch et Marie-Pierre Chevrier

 

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Rûmi, sa vie et ses oeuvres - Eva de Vitray (partie III)

16 Avril 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Un grand penseur orthodoxe

Suivant les prescriptions de l'Islam, Rûmi n'a jamais fait de différence entre les traditions. Du reste, tous les habitants de Konya sans exception suivirent ses funérailles. Dans une célèbre sourate du Coran, Dieu dit : " J'atteste la vérité de cela par le figuier, par l'olivier, par le mont Sinaï, et par ce pays béni." Les commentaires les plus anciens expliquent que le figuier, c'est celui sous lequel Bouddha a reçu son illumination; l'olivier, c'est le Jardin des Oliviers de Jésus; le mont Sinaï, c'est Moïse, ce pays béni, La Mecque.

Les représentants des grandes traditions du monde sont donc considérés comme des prophètes. A cet égard, Rûmi écrit dans une lettre à l'émir Pervané: " Comme les prophètes se reconnaissent l'un l'autre, si vous n'admettez pas l'un d'entre eux, c'est comme si vous n'en admettiez aucun. En fait, c'est une seule lumière qui apparaît à travers plusieurs fenêtres, et qui nous parvient à travers la personne de chaque prophète. Toutes ces lumières proviennent d'un seul soleil." Il ajoute ironiquement : " C'est comme une chauve-souris qui dirait: je suis opposée au soleil de cette année, mais j'accepte celui de l'année dernière."

Rûmi rappelle qu'il existe plusieurs routes vers La Mecque. Que l'on passe tantôt par la mer, tantôt par  le désert... tout le monde arrive au même point. Toutes les religions du monde se définissent, soit par le nom de leur fondateur, le christianisme, le bouddhisme, le mosaïsme, soit par le nom du pays d'origine; l'hindouisme... L'Islam, à ma connaissance, est la seule religion qui se définisse par l'attitude intérieure.

Aslama veut dire se soumettre, non pas dans un sens de servitude, mais d'adoration, d'acceptation profonde. Tout être qui a cette attitude d'esprit est musulman. Les soufis disent, en reprenant d'ailleurs exactement l'enseignement coranique, que cette remise à Dieu, qu'implique le mot "Islam", désigne aussi la paix. C'est une attitude d'esprit qui est comme le moyeu de la roue, toutes les traditions restant à la circonférence tant qu'elles se confinent à une vision particulière. Mais si on suit un des rayons de la roue jusqu'au bout, on arrive au centre.

Lorsque je me trouvai à La Mecque, j'ai été très frappée par la constatation suivante: ordinairement quand on prie, on voit le dos ou le côté de son voisin, on ne le voit jamais de face puisqu'on prie ensemble en rangs. Mais quand on est à La Mecque, considérée comme le centre spirituel du monde, l'espace est aboli, on arrive au centre et on prie prosterné: c'est donc le visage de l'autre qui est face de vous que l'on découvre. Parvenu au centre de soi-même, c'est à dire au plus haut niveau secret de son propre cœur, de son propre amour, c'est l'autre qu'on retrouve. Alors les différences dogmatiques, les hiérarchies, même les rituels qui sont nécessaires, qui sont adaptés à une certaine culture, à une certaine civilisation ne sont plus considérées comme l'essentiel. L'essentiel, c'est le même regard porté sur autrui et sur le Divin, et sur le Divin qui est en autrui.

Aflâkî raconte que le maître dit un jour : " Le monde entier se compose des parties constituantes d'un seul individu." Il cite ensuite le Hadîth : " Grand Dieu ! dirige mon peuple car il ne sait pas; mon peuple, c'est à dire mes parties constituantes: si les infidèles n'étaient pas compris dans ces parties, Il ne serait pas le Tout."

Il est vrai que chaque tradition incarne quelque chose de spécifique. Il ne s'agit pas de faire un syncrétisme. Il existe évidemment, pour une certaine forme d'esprit assez universaliste et tolérante, ce risque de syncrétisme: un peu de védanta, un peu de bouddhisme, un peu de soufisme, un peu de christianisme, et puis on mélange. Toute tradition est bonne si elle est intériorisée, si elle ne se réduit pas à des manifestations de surface, qui font de l'autre un infidèle, un impie.

L'Islam répète constamment que la vérité, la réalité suprême ne peut être qu'une dans toutes les traditions. Comment peut-on imaginer que le Divin se révèle d'une manière fondamentalement différente à des gens de diverses obédiences ?

Rûmi raconte que trois voyageurs cheminaient ensemble et qu'ils avaient faim. On leur avait donné quelques petites  pièces d'argent. Ils se demandèrent ce qu'ils pouvaient acheter de mieux pour étancher leur soif et apaiser leur faim. Ils pensèrent tous trois au raison. L'un dit qu'il voulait acheter de l'uzum - raisin en turc -, un autre de l'israfil - raisin en grec - et le troisième que c'était, quand à lui, de l'inab, raisin en arabe. Ils en arrivèrent à se disputer: " Non, je veux acheter cela et rien d'autre." Un voyageur qui passait leur demanda: " Enfin, qu'est-ce qu'il vous arrive ?" L'un dit : " Je veux acheter de l'uzum et lui de l'israfil." Ce à quoi le voyageur répondit: " Mais c'est la même chose que vous voulez acheter."

Toutes les traditions religieuses ont à découvrir leur unité profonde, chacun se doit de respecter la terre, voir la lumière Divine, percevoir en chaque être, chaque pierre, une manifestation de la puissance et de la gloire de Dieu.

Rûmi affirme : " Toute la religion n'est qu'émerveillement." Et, justement, cet émerveillement se manifeste à la fois devant la science, la beauté du monde, l'univers, et aussi à travers l'essence du message des grandes traditions. Il vivait à une époque où tout s'est écroulé, et sa réponse personnelle a été de plonger de plus en plus profondément dans la  vérité éternelle. C'est en cela que Rûmi nous montre une voie.

Afin de célébrer ce  " Chant du Soleil" qui l'avait enivré, Rûmi institua alors le Samâ, dédia à son maître disparu son Dîwân, merveilleuses odes d'amour et de deuil, et rédigea entre autres les Rubâi'yât et surtout le Mathnawî, cette sublime quête de l'Absolu.

Plutôt que de procéder à une exégèse - à laquelle nous nous sommes livrés par ailleurs - nous avons voulu relier par un fil conducteur les principaux thèmes de l'enseignement de Rûmi, comme la mort, le Samâ, la prière, l'amour, l'homme parfait, la vision. Chacun d'eux se présente sous des éclairages différents, accompagné de citations venant à l'appui. C'est ainsi que la mort, par exemple, sera considérée tant sous son aspect humain et terrible que comme une nouvelle naissance radieuse.

à suivre...

Source: Rûmi Le Chant du Soleil - Eva de Vitray

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Rûmi, sa vie et ses oeuvres - Eva de Vitray (partie II)

23 Mars 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Dans une lettre que nous citons plus loin, il compare l'homme dans sa condition terrestre à l'embryon dans le sein maternel. Si l'on parlait à cet embryon de ce qui se passe dans le monde, quel sens cela aurait-il pour lui ? Pourtant, cet embryon est doué d'intelligence, nous le savons aujourd'hui. On a fait de nombreuses recherches sur le foetus, qui montrent qu'il entend, qu'il reconnait la voix de sa mère, qu'il est extrêmement sensible. Mais il est évident qu'il ignore tout de l'extérieur. Rûmî dit : " Nous sommes dans cet état. L'autre dimension des choses, nous la connaissons soit par la mort, qui est une nouvelle naissance, soit par l'émerveillement qui est aussi une naissance, soit par l'ouverture mystique qui est la plus grande ouverture humaine." Il ajoute : " Sache que la parole du Coran" que la terre de Dieu est vaste" désigne cet univers où sont arrivés les saints".

Il met toujours en garde contre une pensée spatialisante. Quand il évoque, par exemple, l'ascension du Prophète de l'Islam (on dit qu'il est monté au ciel), Rûmî écrit : " Les gens depuis des siècles discutent pour savoir si le Prophète est monté au ciel dans son corps physique ou dans son corps astral. Tout cela n'a aucun sens. L'ascension du Prophète, ce n'est pas comme un nuage qui monte vers le ciel, ce n'est pas un homme qui va sur la lune. C'est comme une canne à sucre qui devient du sucre, comme un embryon qui dévient doué de raison. Il s'agit d'un changement qualitatif dans la conscience."

Ceci nous met en présence d'un aspect extrêmement important du message de Rûmî. Comme dans la psychologie transcendatale, il ne s'agit pas seulement de la recherche d'un subconscient, mais d'un surconscient. Le Maître part des constatations habituelles de la psychanalyse: recherche des réactions psychologiques par association des rêves; transmission d'un état spirituel - hâl - de maître à disciple, ce qui n'exclut pas le transfert cher aux psychanalystes modernes, mais situé à un autre niveau.

Il raconte dans le Mathnawî l'histoire d'un médecin divin qui met au jour un conflit intérieur à partir d'une écoute, de l'examen du pouls et des réactions de sa patiente.

Un collaborateur de Jung m'a confié : " C'est exactement comme cela que Jung faisait." Si l'on compare l'âme humaine à une maison, pour Freud, et aussi pour Jung d'une certaine manière, il y a un sous-sol où se cachent les complexes. S'ils remontent au rez-de-chaussée de la conscience claire, les conflits apparaissent. Quand ils restent dans le sous-sol de l'inconscient, on peut vivre sans trop de complexes, dans une relative harmonie.

On trouve par ailleurs de nombreux exemples d'interprétations des rêves chez les mawlawîs.

Au-delà de la psychanalyse qui est la science de l'inconscient, les mystiques comme Rûmî connaissaient une supraconscience. Pour eux, entre le petit moi de la vie quotidienne avec ses joies, ses peines et le grand Moi, il y a une distance, dit-il, aussi grande que la mer d'Oman.

Cette supraconscience est accordée à un niveau divin. Aflâkî cite notamment de très nombreux cas de prévision de l'avenir ou de connaissance d'événements à distance. Ainsi, Borhân-el-Haqq Tirmidhî se rendit en Anatolie à la suite d'une vision qui lui avait révélé la mort du père de Mawlânâ, dont il devait alors devenir le maître spirituel.

Rûmi explique que " le passé et le futur n'existent qu'en relation avec toi : tous deux ne sont qu'un, c'est toi qui penses qu'ils sont deux". Pascal disait: " L'homme passe infiniment l'homme". Ce grand Moi pour des esprits comme Rûmî doit être absolument accordé dans le sens le plus musical du terme. Nous évoquions cette montée universelle vers quelque chose de toujours plus vaste... Ce voyage se fait en esprit. Il existe un univers de lumière vers lequel s'élever; cette lumière de l'univers est la même que celle de l'esprit humain à un niveau supra-conscient.

L'actualité des découvertes de Rûmî dans le domaine des sciences et de l'Être nous amène à chercher la source de son inspiration dans la relation à son maître, vécue dans un contexte historique bien mouvementé. L'époque était terrifiante: les Mongols détruisaient tout, avec une violence barbare. On raconte qu'après leur passage, le fleuve à Nishâpur était noir de l'encre des manuscrits et rouge du sang des tués, et qu'il n'y avait de vivants que les chats et les chiens. Konya échappa au désastre.

Toutefois, le nihilisme était peut-être moins présent qu'aujourd'hui. Il existait un réel courant spirituel et le XIIIème siècle, aussi bien en Inde qu'en Orient et en Occident, est caractérisé par une recherche profonde. Il existe alors toute une chaîne de révélations partout dans le monde : chez les chrétiens, c'est l'époque des grandes cathédrales, celles des ordres monastiques.

Rûmî était un homme de son temps qui connut tous les risques inhérents à ce siècle, mais qui vivait avec cette sérénité que donne la foi. Il savait très bien qu'on va vers un plus haut, au-delà, et que le présent n'est qu'éphémère. Il ne faut jamais perdre l'espoir, disait-il; ainsi il recommandait : " Ne va pas dans le voisinage du désespoir: il existe des espoirs. Ne va pas dans l'obscurité: il existe des soleils."  Il écrivait dans une de ses lettres : " Aujourd'hui, il faut profiter de chaque souffle, car chacun de tes souffles est un trésor... Agis ainsi et ne sois pas désespéré."

Selon Teilhard de Chardin, l'homme du XXème siècle a le choix entre le suicide et l'adoration. Apprendre à adorer, c'est voir toute chose sous son aspect Divin, sacré, comme une Théophanie, parce que si nous ne voyons pas le monde sous cet aspect, nous le détruirons. Les grands maîtres spirituels de notre époque disent que nous avons peut-être vingt ou trente ans, en fait, pour changer radicalement nos idées, pour accomplir le sursaut nécessaire et comprendre vraiment. C'est en cela que Rûmî peut nous guider dans cette transition, nous aider, nous initier à cet amour, à cette adoration clairvoyante qu'il a vécus lui-même; écoutons-le : " Ces yeux qui ont tiré de mes yeux la joie sont devenus lumineux, enivrés. Ils voient l'invisible. Tous les coeurs sur lesquels souffle sa brise s'épanouissent comme un jardin plein de lumière."

Bien plus que par les événements historiques contemporains pourtant sanglants, l'existence de Rûmî fut bouleversée par la rencontre qu'il fit en 1244 d'un étrange personnage : Shams Tabrîzî.

Né vers 518 de l'Hégire, originaire de Tabrîz, il était nommé Shams-e-Paranda (volant) en raison de ses constantes pérégrinations, au cours desquelles il gagnait sa vie en accomplissant de petits travaux et en faisant la classe aux enfants. Il est raconté dans les Manaqîh-ul' Arifîn - Rûmî lui-même y fait allusion - qu'il priait Dieu de lui faire connaitre un de ses saints, et qu'il avait offert en échange, comme "don de reconnaissance" (shokrâna), sa tête. Il eut alors la révélation qu'il devait se rendre en Asie Mineure. 

Il arriva à Konya le 6 de Jamâdî II, 642 et descendit, raconte Aflâkî, dans le caravansérail des marchands de sucre où il s'enferma dans une chambre misérable, s'y livrant aux mortifications. Selon le même narrateur, Djalâl-od-Dîn sortait un jour de son collège des Cotonniers et se dirigeait, à dos de mulet, vers le bazar. Ses étudiants le suivaient à pied. Soudain, Shams courut à sa rencontre, saisit la bride de sa mule et lui demanda : " Qui était le plus grand, Bâyazîd ou Muhammad ?" Rûmî répondit que c'était là une étrange question, étant donné que Muhammad était le Sceau des prophètes. " Que veut dire, en ce cas, répliqua Shams, ce que le Prophète a dit à Dieu : " Je ne T'ai pas connu comme il fallait Te connaitre", alors que Bâyazîd a dit : " Gloire à moi  ! Que ma dignité est haute !" Rûmî s'évanouit. Quand il revint à lui, il prit Shams par la main et le conduisit à pied à son collège où il s'enferma avec lui dans une cellule pendant quarante jours.

De trop nombreuses versions existent de l'énigme échangée par Shams et Rûmî lors de leur rencontre. Le mieux est de se référer au Valad-Nama de Sultân Valad, qui déclare simplement que son père cherchait un Pîr (un maître), mais ne dit pas comment ils firent connaissance.

Cette rencontre avec Shams de Tabrîz fut l'événement capital de la vie de Rûmî qui trouva en lui, comme dit le professeur Nicholson, "cette image parfaite du Bien-aimé divin, qu'il cherchait depuis longtemps".

 

Après que les deux mystiques furent restés ensemble pendant seize mois, la jalousie des disciples de Rûmî incita Shams à partir pour Damas. Il quitta donc son ami, en dépit des supplications de ce dernier, le 14 mars 1246.

Rûmî lui envoya son propre fils, Sultân Valad, qui alla le chercher et le ramena à Konya. Mais, à son retour, les attaques recommencèrent et Shams décida de s'éloigner à nouveau. La façon dont il disparut demeure mystérieuse. Aflâkî raconte qu'un jour où Shams était en retraite avec Rûmî, on l'appela au-dehors et on le tua à coups de couteau. Toutefois, il semble bien que Rûmî n'ait pas été sûr de la mort de son maître dont on n'avait pas retrouvé le corps; mais on n'eut plus jamais de nouvelles de lui. 

Pour décrire cette transmutation de l'âme passée par le creuset de l'amour divin, Rûmî disait: " Ma vie tient en trois : j'étais cru, j'ai été cuit, je suis brûlé."

La disparition de Shams causa à Rûmî une douleur immense. Peu à peu il s'efforça, dit Sultân Valad, de retrouver en lui-même l'esprit de son maître: " Pourquoi dis-je moi ou lui, puisque lui-même est moi et que moi je suis lui ? Oui, tout est lui, moi je suis contenu en lui... Bien que nous soyons loin de lui corporellement, sans corps et sans âme, tous deux nous sommes une seule lumière... Puisque je suis lui, que chercherais-je ? je suis lui-même, maintenant c'est  de moi-même que je parle. Certainement, c'est moi-même que je cherchais." 

Un admirable poème du Dîwân-e-Kabîr consacré à la mémoire de Shams traduit ce sentiment :

Heureux le moment où nous serons assis dans le palais, toi et moi,

Avec deux formes et deux visages, mais une seule âme, toi et moi,

Les couleurs du bosquet et les voix des oiseaux confèreront l'immortalité

Au moment où nous entrerons dans le jardin, toi et moi.

Toi et moi, libérés de nous-mêmes, serons unis dans l'extase,

Joyeux et sans vaines paroles, toi et moi

Les oiseaux du ciel au brillant plumage auront le cœur dévoré d'envie.

Dans ce lieu où nous rirons si gaiement, toi et moi.

Mais la grande merveille, c'est que toi et moi, blottis dans le même nid,

Nous nous trouvions en cet instant l'un en Iraq, et l'autre en Khorassan, toi et moi.

Après la disparition de Shams, Rûmi parvint à opérer ce " retournement" dont parle Sultân Valad. Il désira alors transmettre la connaissance initiatique :

Je ne suis pas ce corps qui est visible aux regards des amants mystiques; je suis ce goût, ce plaisir qui se produisent dans le cœur du disciple à nos paroles et en entendant notre nom. Grand Dieu ! Quand tu reçois ce souffle, quand tu contemples ce goût dans mon âme, considère-le comme une proie et remercie Dieu, car moi je suis cela.

Entre le maître et le disciple s'établit, au sein de cet accord, une sorte d'osmose spirituelle : " Les bonnes et les mauvaises qualités passent d'un cœur à l'autre d'une façon mystérieuse",  est-il dit le Mathnawî. Dans l'intimité de personne à personne, le maître connaît la pensée du disciple; le Mathnawî s'achève sur l'évocation de cette connaissance qui ne peut s'obtenir que par l'échange muet d'une âme à l'autre. On demande à un enfant, c'est à dire au disciple, comment il pourra reconnaître quelqu'un dans la nuit :

Comment connaîtrais-tu ta nature cachée ?

Il répondit: "Je m'assieds devant lui en silence,"

Et fais de la patience une échelle pour monter plus haut."

Et si dans sa présence jaillit de mon cœur un discours dépassant ce royaume de la joie et du chagrin,

" Je sais qu'il me l'a envoyé des profondeurs d'une âme illuminée.

" Le discours de mon cœur vient de là, car il y a une fenêtre entre le cœur et le cœur."

Aflâkî rapporte l'anecdote suivante: " Lorsque le sheikh Shihâb-od-Dîn Sohrawardi vint de Bagdad, il voulut rendre visite à Burhan-od-Dîn Tirmîdhî (le premier maître de Djalal-od-Dîn). Quand il entra chez lui, il le vit, assis sur le sol, qui ne fit aucun mouvement. Le sheikh s'inclina de loin et s'assit; aucune espèce de paroles ne fut prononcée. Le sheikh se leva et partit. Les disciples s'écrièrent: " Entre vous, il n'a pas été prononcé un seul mot : qu'est ce que cela veut dire ?" Le sheikh répondit : "Entre gens d'extase, ce qu'il faut, c'est le langage qu'exprime la situation spirituelle, et non celui de la parole".

Pour Rûmi, l'extase est le fruit d'une transformation, d'une transmutation, d'une alchimie :

Puisque le corps terrestre est devenu tout entier pierre philosophale, grâce à Shams de Tabriz, transmute l'éclat de cette pierre le cuivre de ton être.

Tout ce qu'il peut enseigner à son tour, il considère que c'est à Shams en tant que mazhar, manifestation de l'Amour Divin, qu'il le doit. Rûmi disait à propos de Shams :

Notre Shams-od-Dîn était aussi puissant que le Messie pour contraindre les âmes à l'alchimie; on disait de lui qu'il n'avait pas de semblable sur la terre pour l'astrologie, les mathématiques, la théologie, la philosophie, l'astronomie, la logique et la dialectique... mais quand il conversa avec des hommes de Dieu, il mit tout cela sur le registre des choses nulles, se trouva dépouillé des généralités, des composés, des simples et des abstractions, et il choisit librement le monde de l'abstraction, de l'isolement et de l'unification.

Il dit :

" Depuis que je me suis procuré un feuillet de Ton amour, j'ai oublié trois cents feuillets de science."

Jouant sur le nom de Shams, qui, nous l'avons dit, signifie soleil, il écrit :

Le soleil de la face de Shams-od-Dîn, gloire des horizons,

N' a brillé sur rien de périssable sans le rendre éternel.

La voie qu'enseigne Shams est celle du soufisme, cœur de l'islam. J'ai souvent été frappée de constater que bien des gens considèrent le soufisme, c'est à dire la mystique musulmane, comme marginale et j'ai même entendu certains affirmer : " Ah oui ! mais le soufi n'est pas musulman." C'est comme s'ils disaient : " Sainte Thérèse d'Avila est carmélite, mais elle n'est pas chrétienne."

Le soufisme représenté par Rûmi, par Ibn-ul' Arabi, c'est l'intériorisation vécue de l'Islam sous la direction d'un maître, et au sein d'une confrérie, tariqâ, titre la Manlariya fondée par Rûmi.

L'Islam de Rûmi est tolérance, amour universel, splendeur mystique, sens de la gloire Divine..., c'est l'Islam des saints musulmans, des grands penseurs, architectes, musiciens. Cet Islam-là est totalement universaliste. On ne le répètera jamais assez. Le Coran dit dans la deuxième sourate Al-Baqara : " Que vous soyez juifs, chrétiens, musulmans, zoroastriens, idolâtres même, vous n'avez rien à craindre de la part de votre Seigneur si vous faites le bien." Sur le fronton de la porte du mausolée de Rûmi, on peut lire ces vers attribués au Maître :

Qui que tu sois, viens, viens.

Même si tu es un athée, c'est ici la demeure de l'espoir.

à suivre...

Source: Rûmi Le Chant du Soleil - Eva de vitray et Marie-Pierre chevrier. 

 

 

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Rûmi, sa vie et ses oeuvres - Eva de Vitray (partie I)

10 Février 2017 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Ô soleil de Tabriz !

J'étais neige, à tes rayons je fondis,

la terre me but.

Brouillard d'esprit,

je remonte vers le Soleil.

Ces vers de Rûmî, le plus grand poète mystique de l'Islam, sont dédiés à la mémoire de celui qui fut son maître spirituel, dont le nom

- Shams - signifie soleil en persan.

Djalâl-od-Dîn - Rûmi naquit en 1207 à Balkh et mourut le 17 décembre 1273 à Konya en Turquie. Dans sa province d'origine, le Khorossan, berceau de la civilisation persane, sa famille était très respectée. Son père, Bahâ-od - Dîn Valad, éminent prédicateur et théologien, était surnommé Sultân-ul -' ulamâ (sultan des savants).

Par crainte de l'invasion mongole menaçante, ils durent quitter précipitamment Balkh en 1219 pour la Mecque afin d'y accomplir un pèlerinage. A Nishâpur, ils rencontrèrent le grand poète mystique Farid-od-Dîn 'Attar; celui-ci offrit au jeune Djalâl-od-Dîn son Livre des Secrets et lui prédit, à ce qu'on rapporte, que bientôt il mettrait le feu dans le coeur de tous les amants mystiques. Djalâl-od-Dîn conserva toujours une grande admiration pour 'Attar : " Il a, disait-il, parcouru les sept cités de l'Amour, tandis que j'en suis toujours au tournant d'une ruelle."

Lorsqu'il arriva à Damas, tout enfant, avec son père, on raconte que Ibn-ul' Arabi, un des plus grands penseurs mystiques de l'Islam, voyant le petit Djalâl-od-Dîn marcher derrière Bahâ-od-Dîn, se serait écrié: " Louanges à Dieu ! Un océan marche derrière un lac ! " Rûmi racontera plus tard: " J'avais cinq ans lorsque mes passions moururent."

Le titre de Mawlânâ (notre maître), qui lui resta, lui fut donné tout enfant par son père qui reconnut sa sainteté précoce. Dès son plus jeune âge, il jeûnait et priait assidûment. Un jour, à l'âge de sept ans, Rûmi, pendant la prière du matin, lisait le chapitre du Coran commençant par ces mots : " Certes, nous t'avons donné le Kawthar... " " Je pleurais, raconte-t-il, lorsque tout à coup Dieu, dans Sa miséricorde infinie, Se révéla à moi, de sorte que je tombai évanoui. Quand je revins à moi, j'entendis une voix mystérieuse qui disait: " Ô Djalâl-od-Dîn ! Par les droits de Notre splendeur, Je t'ordonne de ne plus dorénavant faire  d'effort, car Nous avons fait de toi un lieu de contemplation". En remerciement de cette faveur, je rends des services et m'efforce d'accomplir cette parole du Coran: " Ne serai-je donc point un serviteur reconnaissant ?" dans l'espoir de faire atteindre à mes compagnons la perfection de l'extase."

Lorsque Djalâl-od-Dîn eut atteint l'âge de la puberté, on lui fit épouser la fille du Hodja Cherfi-od-Dîn Lala de Samakand d'une grande beauté qui s'appelait Gauber-Khâtoun. Elle lui donna deux enfants: 'Alâ-od-Dîn Tchelebi et Sultân Valad.

Ce dernier fut bien plus que le fils aîné de Rûmî; il en fut le plus proche disciple et son plus cher confident. Enfant, il dormait constamment dans les bras de son père. Dès l'âge de six ans, il assistait à ses côtés aux assemblées. Rempli d'humilité à l'égard des amis de son père, il avait parcouru à pied la route de Damas à Konya au côté de Shams de Tabrîz, monté à cheval. Il était allé chercher Shams en Syrie car Rûmî se désolait du départ de son maître. Lorsqu'on désirait obtenir une faveur, un renseignement, on le prenait pour intercesseur.

Nul mieux que Sultân Valad ne pouvait transmettre l'esprit, l'essence même de cet enseignement qu'il avait lui même reçu. C'est lui qui fut le véritable organisateur de la tarîqa Mawlawîya fondée par son père en Turquie.

Grâce à l'influence de Rûmî et de sa confrérie, Konya fut un centre d'intense ferveur religieuse et l'est resté. Il y régnait une admirable tolérance, à telle enseigne qu'au XIIème siècle, un chrétien, Théodore Balsamon, affirmait qu'il valait mieux se soumettre aux Turcs, qui respectaient les âmes des hommes, qu'aux Francs, qui les menaçaient.

Le coeur de Konya, c'est, bien entendu, le mausolée de Mawlânâ Djalâl-od-Dîn Rûmî. Sous sa coupole, le "dôme vert", de forme conique, qui semble éclairer toute la cité de son doux éclat, reposent les corps du Maître de Konya et de sa famille. Sur son tombeau est posée une somptueuse couverture dont les broderies d'or retracent les versets du Coran. Il est placé sur un promontoire qu'entoure une balustrade d'argent massif. A son chevet, deux marchent en argent que baisent les fidèles. Auprès de lui, son fils, Sultân Valad. A sa gauche, son père, Bahâ-od-Dîn Valad, dont le cercueil  est debout. C'est ainsi, dit la tradition, qu'il mourut, s'étant levé, pendant son agonie, par respect pour le Prophète venu l'assister dans ses derniers instants.

La vision de cet homme du XIIIème siècle peut éclairer notre propre compréhension du monde d'aujourd'hui et de nous-mêmes.Avant de découvrir les grands thèmes de la pensée de la pensée de Rûmî et de son enseignement initiatique, voyons comment un grand mystique devance d'une manière incroyable les recherches les plus récentes de la science contemporaine. Songez que Rûmî affirmait au XIIIème siècle que si on coupait un atome on y trouverait un système solaire en miniature

Il est un soleil caché dans un atome : soudain cet atome ouvre la bouche.

Les cieux et la terre s'effritent en poussière devant ce soleil lorsqu'il surgit de l'embuscade.

Dès le XIIIème siècle, Rûmî dans sa vision de  l'atome rejoignait les recherches les plus récentes de la science contemporaine. Il précisait que chaque atome recelait une force capable de réduire le monde en cendres !  Parler de fission nucléaire au temps de Saint Louis peut paraître déjà stupéfiant. Or, il assurait également que notre système solaire comporte neuf planètes, alors qu'à son époque on n'en connaissait que sept et que la neuvième n'a été découverte qu'en 1930. C'est pour cela que le nombre de derviches tourneurs, dans la danse qui symbolise la ronde des planètes autour du soleil, est toujours 9 ou un multiple de 9.

Grand visionnaire, Rûmî n'en restait pas là... Quatre siècle avant Galilée, il parlait de la pluralité des mondes. Il ajoutait même que chaque habitant de cette petite planète Terre est soumis aux influences des astres : la lune agit sur la fécondité des femmes, sur les marées, le soleil agit sur la végétation, sur les animaux mais, disait-il, tout le monde sait cela. Ce qu'on sait moins, c'est que le geste le plus infime d'un être humain est perçu dans des systèmes solaires appartenant à des univers non encore découvertes.

La vision de cet homme dont la cohérence est confirmée par les récentes découvertes scientifiques peut surprendre.

Dans les années quatre-vingt, j'ai participé à un colloque avec le grand physicien français Olivier Costa de Beauregard, qui est par ailleurs conseiller à la NASA et très préoccupé de problèmes spirituels. Il me confiait : " Vous savez, si nous, les physiciens de pointe, nous disions au grand public ce que nous trouvons, ils nous prendraient pour des fous. Par exemple, si vous touchez la tasse à café que vous êtes en train de boire, c'est perçu dans d'autres galaxies." Rûmi écrivait cela il y a sept siècles.

Si on admet volontiers que des êtres ayant atteint un tel degré de sainteté aient de fulgurantes intuitions dans le domaine religieux, on reste stupéfait lorsque l'on constate que ces visions éclairent aussi le monde scientifique. Or, si ces intuitions témoignent de l'inspiration, de l'illumination de Rûmi, leur portée est d'ordre métaphysique. La capacité de telles visions nous renvoie à la place de l'homme dans la Création :

Tous les phénomènes sont le miroir dans lequel

Dieu se manifeste : 

Ou bien la lumière de Dieu est le miroir, et les phénomènes les images (reflétées en lui).

Aux yeux du véritable adepte à la vue perçante

Chacun de ces deux miroirs est le miroir de

l'autre.

Selon la conception de Rûmi :

Le mystère de la nature... est tout entier exprimé dans la forme humaine. L'homme a été produit du fond du plus lointain passé de la planète; il porte en lui, comme sa propre destinée, toute la destinée de la planète et avec celle-ci la destinée de l'univers infini... L'histoire entière du monde sommeille en chacun de nous.

L'homme, dit-il, est comparable à un isthme, situé entre deux ordres de réalité. Lorsqu'il est parvenu à sa pleine stature spirituelle, devenu intermédiaire entre Dieu et le monde, il peut être considéré comme détenant une double fonction: forme totalisante des attributs Divins, il actualise la conscience Divine; devenu miroir, il capte l'image de Dieu et la renvoie aux autres miroirs tournés vers lui. Il devient le témoin de Dieu. C'est pourquoi Rûmî déclare : " Dieu n'a créé sur la terre ni dans les cieux sublimes rien de plus mystérieux que l'esprit de l'homme."

Par ailleurs, l'homme est un microcosme, un résumé de l'univers qui est le macrocosme :

Le ciel et la terre sont la demeure des corps et des volumes. Les corps, qui sont l'enveloppe de l'homme, sont la demeure des âmes, de la raison et de la foi. Le corps est la demeure du sens profond et l'univers est la demeure de la forme. La forme est limitée, le sens profond illimité.

Dans sa vision du monde, l'homme n'est qu'une étape provisoire sur l'échelle de l'Être qui part de la pierre et passe par le végétal et l'animal. Cette évolution ne s'arrête pas là: elle est sans fin. En s'exprimant ainsi, il devance là aussi de sept siècles les découvertes les plus récentes sur l'évolution. A Konya, il venait étudier les étoiles dans un petit palais; il disposait des instruments d'alors: un astrolabe et un bassin d'eau comportant une sorte de clé de sol en pierre assurant l'écoulement de l'eau et lui permettant de rester absolument plat, sans rides, tel un miroir. Il voyait le monde s'y refléter.

Le miroir est un des thèmes centraux de la pensée de Rûmî qui considère l'homme comme l'astrolabe de l'univers. Nous retrouverons ce même symbolisme quand nous parlerons de cette fameuse danse cosmique du Samâ qui est caractéristique de son ordre, où les derviches tournent sur eux-mêmes comme les planètes autour du soleil : quatre siècle avant Galilée, Rûmî sait que ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre mais l'inverse, prescience qui confirme les intuitions évoquées précédemment.

Il s'agit de la vision globale d'un univers sacralisé où tout parle. Ainsi, pour lui, les platanes ont des feuilles semblables  à des mains qui applaudissent quand on joue de la musique ou quand on danse. Il ressemble beaucoup à saint François d'Assise, mort en 1226, quand Rûmî avait dix-neuf ans, par sa tendresse pour les animaux. On rapporte des histoires charmantes: un jour il faisait un sermon; il il était près d'une mare et les grenouilles qui coassaient le gênait . Il s'est tourné vers elles et leur a dit :" Laissez-moi tranquille, laissez-moi parlez." Les grenouilles aussitôt se sont tues. Il a achevé son discours. Après quoi il s'est tourné de nouveau vers les grenouilles : " Maintenant vous pouvez recommencer à coasser si cela vous fait plaisir." Un autre jour,un homme menait un boeuf à l'abattoir. Le boeuf regarda Rûmî qui intervint : " Non, je ne veux pas qu'on le tue."  Et il le fit relâcher. Une autre fois, il demanda à un de ses disciples, qui cite cette histoire dans son livre de souvenirs, d'aller acheter un plateau de halvâ, des sucreries. Ce disciple fut très étonné, parce que Rûmî, comme tous les grands mystiques, était connu pour être ascète. Le disciple fit la commission et remit le plateau de halvâ à son maître. Curieux, il suivit ce dernier qui s'arrêta devant une chienne couchée avec ses petits et lui donna les bonnes choses à manger. Conscient d'être suivi, il se retourna vers son disciple: " Tu vois cette pauvre chienne, elle n'osait pas quitter ses petits de peur qu'on les tue pendant qu'elle allait chercher à manger, elle mourait de faim. Et j'ai entendu son appel." Rûmî n'éprouvait ni mépris, ni dédain pour personne et témoignait à toutes les créatures la même mansuétude.

à suivre...

Source: Rûmî - Le chant du Soleil (Eva de Vitray)

 

 

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Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 4

28 Octobre 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Allâh, le Nom de Dieu.

- Vous êtes plus près de Dieu que vous ne croyez.

Quand il me dit ces, le cheikh El-Alaoui n'avait plus que peu de temps à vivre. Le pèlerinage à la Mecque qu'il avait voulu accomplir avant de mourir, et auquel il avait ajouté un voyage en Syrie et en Palestine, l'avait épuisé. Il était d'une faiblesse extrême, mais son esprit travaillait toujours.

Entre-temps, Sidi Mohammed, son neveu, qui faisait fonction de moqaddem, était mort, et avait été remplacé par un autre de ses neveux qu'il affectionnait particulièrement, Sidi Adda Ibn Tounès. Ce fut Sidi Adda qui l'accompagna à la Mecque et c'est lui qui dirige actuellement la zaouïa.

Sidi Adda ne me cachait pas ses inquiétudes. Par lui, je savais que le cheikh s'absorbait de plus en plus dans de profondes méditations, dont il ne semblait sortir qu'à regret.

Malgré mes objurgations, il ne se nourrissait pour ainsi dire pas. A toutes mes sollicitations sur ce sujet, il esquissait un fin sourire et me répondit doucement :

- A quoi bon ? Le moment approche.

Et il n'y avait rien à répondre.

Je voyais dans les yeux des foqara une expression particulière. Je devinais qu'ils cherchaient à voir ce que je pensais de la santé du cheikh. D'habitude, je les voyais peu. Ils savaient qui j'étais, et l'amitié que le cheikh me témoignait suffisait pour me gagner leur sympathie. Mais, néanmoins, ils se tenaient généralement à l'écart. La sensation d'un danger pour le Maître les rapprochait de moi. Je les rassurais d'un sourire. J'étais en effet persuadé que le cheikh irait jusqu'à la dernière étincelle, sans cependant lutter, simplement parce qu'il avait habitué son corps à se contenter de si peu que son organisme continuait à fonctionner au ralenti.

Je savais qu'il continuerait ainsi, avec un minimum de forces qui eût été insuffisant depuis longtemps pour tout autre. Il consommerait jusqu'à la dernière goutte d'huile de la lampe vitale qu'il avait mise en veilleuse. Et il le savait aussi.

Parmi les foqara, le cheikh ne me présenta guère que ceux d'origine occidentale. Il en venait quelquefois. Mais mes rapports avec eux furent toujours assez limités. Comme je n'étais pas un initié, nous ne parlions pas la même langue, et la discrétion m'interdisait de les interroger pour savoir comment ils étaient entrés dans cette voie... Certains étaient de vraies personnalités, notamment un artiste (il s'agissait de Abd al-Karim Jossot), dont je ne me serais jamais attendu à faire ainsi la connaissance. Cet artiste avait, en même que la tradition, adopté le costume musulman, et celui-ci lui seyait si bien qu'il eût pu lui-même se faire passer pour un cheikh. Il passa huit jours à la zaouïa.

Il était accompagné d'une personnalité du tribunal de Tunis et d'une dame, tous deux initiés comme lui, et éminemment sympathiques.

Il y eut un Américain, à peu près sans ressources, arrivé on ne sait comment, mais qui tomba malade au bout de quelques jours, du être envoyé à l'hôpital, et finalement rapatrié.

Malgré sa faiblesse grandissante, le cheikh continuait à s'entretenir avec ses disciples, mais il était obligé d'écourter les séances. Son cœur faiblissait, devenait irrégulier, et j'avais beaucoup de peine à faire accepter au cheikh les tonicardiaques nécessaires pour rétablir un rythme défaillant. Fort heureusement, des doses infimes étaient suffisantes pour agir sur un organisme pour ainsi dire vierge de toute action médicamenteuse.

Au cœur de l'année 1932, il y eut une grosse alerte. Une demi-syncope se produisit. Lorsque j'arrivai, appelé en toute hâte, le pouls était imperceptible, le malade semblait avoir perdu connaissance. Une piqûre intraveineuse rétablit les choses. Le cheikh ouvrit les yeux et me regarda d'un air de reproche.

- Pourquoi avez-vous fait cela ? me dit-il. Il fallait me laisser aller. ça n'a pas d'importance. A quoi bon ?

Je répondis :

- Si je suis auprès de vous, c'est qu' Allâh en a décidé ainsi. Et s'Il en a décidé ainsi, c'est pour que je fasse ce que je dois faire.

- Oui, fit-il. Inch Allâh !

Je restai longtemps auprès de lui à surveiller son pouls par crainte d'une nouvelle défaillance et ne le quittai que lorsqu'il me parut suffisamment rétabli.

Après cette alerte, il y en eut d'autres. Néanmoins, le cheikh vécut encore près de deux ans, avec des alternatives de hauts et de bas. Durant les bonnes périodes, il reprenait son genre de vie comme si rien ne s'était passé. Il semblait cependant aspirer à sa fin, mais l'attendait sans impatience. Toute sa vie intérieure intense ne se manifestait que dans son regard.

Le corps ne semblait plus qu'un support usé qui allait s'effriter d'un moment à l'autre.

Un matin, il me fit appeler. Il ne paraissait pas pas être dans un état plus alarmant que les jours précédents, mais il me dit :

- C'est pour aujourd'hui. Promettez-moi de ne rien faire et de laisser s'accomplir les choses.

Je lui fis remarquer qu'il ne me paraissait pas plus mal que la veille. Mais il insista :

- Je sais que c'est pour aujourd'hui. Et il faut me laisser retourner dans le sein d'Allâh.

Je le quittai, impressionné, mais un peu sceptique. Je l'avais vu tant de fois, la vie suspendue à un fil, sans que le fil se rompît. Il en serait ainsi ce jour-là comme tant d'autres fois.

Mais, lorsque je revins dans l'après-midi, le tableau avait changé. Il respirait à peine et le pouls était incomptable. Il ouvrit les yeux en sentant mes doigts sur son poignet et me reconnut. Ses lèvres murmurèrent :

- Je vais enfin reposer dans le sein d'Allâh !

Il me serra faiblement la main et ferma les yeux. C'était un adieu définitif. Ma place n'était plus là. Il appartenait désormais à ses foqara qui attendaient. Je me retirai donc, en disant à Sidi Adda que je l'avais vu pour la dernière fois.

J'appris dans la soirée que, deux heures après mon départ, il s'était éteint doucement d'une manière presque insensible, respectueusement entouré de tous les disciples présents à la zaouïa

La dernière goutte d'huile avait été consumée.

Source: Un Saint soufi du XXème siècle (Le cheikh Ahmad al-'Alawî) - Martin Lings.

Musulmane

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Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 2

5 Mai 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Derviches soufis
Derviches soufis

Au début de nos relations la zaouïa actuelle n'existait pas encore. Un groupe de foqara (disciples) avait bien acheté le terrain sur lequel elle devait être édifiée et en avait fait don au cheikh. Les fondations avaient même été commencées, mais les évènements de 1914 en avaient suspendu les travaux. Ceux-ci furent repris en 1920.

La façon dont fut construite cette zaouïa est à la fois éloquente et typique. Il n'y eut pas d'architecte ni d'entrepreneur, et tous les ouvriers furent des artisans bénévoles. L'architecte fut le cheikh lui-même. Non pas qu'il ait jamais dressé un plan ni manipulé une équerre. Il se contenta d'exprimer ce qu'il voulait, et sa conception fut comprise par les exécutants. Tous ceux-ci n'étaient pas, tant s'en faut, de la région; beaucoup venaient du Maroc, surtout du Rif, quelques-uns de la Tunisie. Et cela sans aucune espèce d'embauche ni de recrutement. La nouvelle s'était répandue que les travaux de construction de la zaouïa pourraient être repris. Il n'en fallut pas plus. Parmi les disciples de l'Afrique du Nord un exode en ordre dispersé commença. Les uns maçons, les autres menuisiers, tailleurs de pierre ou terrassiers, ou même simples manœuvres, nouaient dans un mouchoir quelques maigres provisions et se mettaient en route vers la cité lointaine où séjournait le Maître, pour mettre à sa disposition le travail de leurs mains. Ils ne recevaient aucun salaire. On les nourrissait, c'est tout. Et ils campaient sous des tentes. Mais chaque soir, une heure avant la prière, le cheikh les réunissait et les instruisait. Et c'était là leur récompense.

Ils travaillaient ainsi pendant deux mois, quelquefois trois, puis repartaient, heureux d'avoir contribué à l'œuvre, et l'esprit satisfait. D'autres les remplaçaient qui au bout d'un certain temps partaient à leur tour. Leur place était occupée sans retard par de nouveaux arrivants, impatients de se mettre à l'ouvrage. Il en venait toujours. Jamais les chantiers ne manquèrent de main-d'œuvre. Et cela dura deux ans, au bout desquels la construction fut terminée.

J'éprouvais un profond sentiment de félicité intime devant cette manifestation de dévouement simple et candide. Ainsi, il se trouvait encore de par le monde des individus assez désintéressés pour se mettre, sans récompense aucune, au service d'une idée. J'assistais, en plein XXème siècle, au même élan qui fit surgir les cathédrales du Moyen Age, suivant sans doute un processus analogue. J'étais heureux d'en être le témoin étonné.

Une fois la zaouïa terminée, les foqara exprimèrent le souhait d'organiser une grande fête pour célébrer son inauguration. Le cheikh ne put faire autrement que d'accéder à leur désir.

Je le connaissais depuis assez longtemps alors pour pouvoir lui faire connaître librement ma pensée. Je m'étonnai devant lui qu'il consentit à une manifestation si peu dans ses habitudes et si contraire à son goût pour la solitude et l'effacement.

Déjà, à cette époque, il avait cessé d'avoir recours pour me parler à l'entremise de Sidi Mohammed. Celui-ci était néanmoins presque toujours présent à nos entretiens. Le plus souvent, nos conversations avaient lieu en français, et Sidi Mohammed n'intervenait que dans le cas où le cheikh estimait ne pouvoir exprimer exactement sa pensée en notre langue.

A ma remarque, il eut un imperceptible mouvement d'épaules et me dit en substance :

- Vous avez vu juste. Ces choses sont superflues. Mais on doit prendre les hommes comme ils sont. Tous ne peuvent trouver entière satisfaction dans la seule intelligence et la contemplation. Ils éprouvent par moments le besoin de s'assembler, de sentir qu'ils sont nombreux à penser de même. Ce n'est pas autre chose qu'ils demandent. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'une fête comme vous en avez certainement vu dans certains lieux de pèlerinage musulmans, avec coups de fusils, fantasia, jeux divers et engloutissements excessifs de nourriture. Non, pour mes disciples, une fête est une réjouissance d'ordre spirituel. C'est simplement une réunion pour échanger des idées et prier en commun.

Ainsi présentée, l'idée d'une fête n'était plus choquante du tout. Si l'on en juge d'après le nombre des disciples qui s'y rendirent, cette fête fut un succès. Il vint des disciples de toutes parts, et surtout de toutes catégories.

J'avais pensé, d'après ce que m'avait dit le cheikh, que cette réunion ne serait qu'une sorte de congrès où des esprits scolastiques, désireux de se faire valoir, discuteraient sur des points de doctrine épineux et exerceraient leur talent en arguties minutieuses sur des pointes d'épingles et l'art de couper les cheveux en quatre.

Autant que je pus m'en rendre compte par certains passages de discours, dont Sidi Mohammed me traduisait la substance, il en fut bien un peu ainsi. Surtout parmi les jeunes. Mais l'intérêt n'était pas là. Les vieux, qui ne parlaient point et étaient absorbés dans une méditation profonde, furent plus intéressants à observer. Mais il y avait surtout les humbles, ces montagnards rifains qui avaient voyagé tout un mois, allant à pied de douar en douar, soutenus et animés par le feu intérieur qui brûlait en leur âme simple.

Ils s'étaient élancés pleins d'ardeur, comme les pionniers de la ruée vers l'or, mais la richesse qu'ils étaient venus chercher n'étais pas d'ordre temporel. Elle était purement spirituelle, et ils savaient qu'ils ne seraient pas déçus. Je les voyais immobiles, muets, savourant l'ambiance, comme plongés dans une sorte de béatitude par le simple fait d'être là, pénétrés de la sainteté du lieu, leur suprême aspiration réalisée.

A eux seuls, ils créaient l'atmosphère spéciale qui convenait.

D'autre part, après de longues heures d'immobilité et de silence, ils se réunissaient en groupes, chaque groupe formait un cercle, les membres qui les composaient commençaient à se balancer lentement en cadence, en prononçant d'une voix distincte, et en mesure avec chaque balancement, le nom d'Allâh. Cela débutait sur un rythme d'abord assez lent, que dirigeait au centre du cercle une sorte de chef de chœur dont la voix dominait. Peu à peu, l'allure devenait plus rapide. Le lent balancement du début faisait place à des soubresauts sur les genoux fléchis, puis brusquement détendus. Bientôt, dans cette ronde à mouvements rythmiques exécutée sur place, les participants commençaient à haleter, les voix devenaient rauques. Cependant, le rythme s'accélérait toujours, les soubresauts rapides devenaient de plus en plus précipités, saccadés, presque convulsifs. Le nom d'Allâh prononcé par les bouches n'était plus qu'un souffle, et cela continuait ainsi, toujours de plus en plus vite, jusqu'à ce que le souffle lui-même manquât. Certains tombaient d'épuisement.

Cet exercice, analogue à ceux des derviches tourneurs, avait évidemment pour but de provoquer un état d'âme spécial. Mais je me demandais quel rapport de spiritualité pouvait exister entre des pratiques aussi rudes et la fine délicatesse du cheikh.

Et comment la renommé du cheikh était-elle parvenue à s'étendre ainsi au loin ? Car il n'y eut jamais aucune propagande organisée. Les disciples ne cherchaient nullement à faire du prosélytisme. Ils formaient, comme ils forment encore aujourd'hui dans les agglomérations où ils se trouvent, de petites zaouïa très fermées, dirigées par l'un d'eux investi de la confiance et de l'autorité du cheikh, et qui est le moqadem. Ces petites confréries s'interdisent, par principe, toute action extérieure, comme si elles étaient jalouses de garder leurs secrets. Et cependant, l'influence se propage, des candidats à l'initiation se présentent. Il en vient de tous les milieux.

J'en exprimai un jour mon étonnement au cheikh. Il me dit :

- Viennent ici tous ceux qui se sentent troublés par la pensée d'Allâh.

Et il ajouta ces mots, dignes de l'Évangile :

- Ils viennent chercher la paix intérieure.

Ce jour-là, je n'osai pas pousser plus loin mon interrogatoire, par crainte de paraître indiscret. Mais je fis un rapprochement avec les incantations que j'avais entendues parfois et qui m'avaient intrigué. A plusieurs reprises, en effet, au cours de mes visites, pendant que je m' entretenais paisiblement avec le cheikh, était parvenu jusqu'à nous, de quelque coin éloigné de la zaouïa, le nom d'Allâh, lancé sur une note prolongée et vibrante :

- A..................................................................llâ.......................................................................ah !

C'était comme un appel désespéré, une imploration éperdue que, du fond d'une cellule, lançait un disciple solitaire, en méditation. L'appel se répétait d'ordinaire plusieurs fois de suite, puis tout retombait dans le silence.

Des profondeurs de l'abîme

J'ai élevé ma voix vers Toi, Seigneur !

Je crierai vers Toi du bout de la terre

Lorsque mon cœur se pâme !

Conduis-moi sur ce rocher,

Qui est trop élevé pour moi !

Ces versets des psaumes me revenaient à la mémoire.

C'était en somme la même supplication, l'appel suprême d'une âme en détresse vers la Divinité.

Je ne me trompais pas, car, plus tard, lorsque je demandai au cheikh ce que signifiait ce cri qui venait encore de se faire entendre, il me répondit :

- C'est un disciple qui demande à Allâh de l'aider dans sa méditation.

- Arriver à se réaliser en Dieu.

- Tous les disciples y parviennent-ils ?

- Rarement. Cela n'est possible qu'à un petit nombre.

- Alors, ceux qui n'y parviennent pas restent désespérés ?

- Non, ils s'élèvent toujours assez pour avoir au moins la paix intérieure.

La paix intérieure. C'était le point sur lequel il revenait le plus souvent. Et c'était à cela sans doute qu'était due sa grande influence. Car, quel est l'homme qui n'aspire pas, d'une manière ou d'une autre, à la paix intérieure ?

Lorsqu'il était en bonne santé, relativement, et durant la bonne saison, le cheikh me recevait toujours sous une sorte de véranda, au fond d'un petit jardin entouré de hauts murs qui faisait penser à certaines gravures enluminées des manuscrits persans. C'est dans ce décor paisible, loin des bruits du monde, dans le bruissement des feuilles et le chant des oiseaux, que nous échangions des propos entrecoupés parfois de longs silences.

Comme entre gens qui se comprennent et sont devenus suffisamment intimes, le silence n'était pas une gêne pour nous. Il était même parfois nécessaire après une remarque qui méritait réflexion. Le cheikh n'émettait jamais de paroles inutiles et nous n'éprouvions le besoin de parler que lorsque vraiment nous avions quelque chose à dire.

Il avait été surpris au début de voir que je connaissais un peu la religion musulmane, au moins dans son essence et ses principes; que j'étais au courant, dans ses grandes lignes, de la vie du Prophète et de l'histoire des premiers califes; que je n'ignorais pas la Kaaba, ni le puits de Zemzem, ni la fuite d'Ismaël avec sa mère Agar dans le désert. C'était là bien peu de chose, mais l'ignorance d'un Européen moyen à ce point de vue est généralement telle qu'il ne pouvait s'empêcher de manifester son étonnement.

De son côté, il me surprit aussi par sa largeur de vue et sa tolérance. J'avais toujours entendu dire que tout musulman est un fanatique et ne saurait considérer qu'avec le complet mépris les infidèles étrangers à la religion musulmane.

Or, il déclarait que Dieu avait inspiré trois grands prophètes : le premier avait été Seyidina Moussa (Moïse), le deuxième Seyidina Aïssa ( Jésus) et le troisième Seyidina Mohammed. Il en concluait logiquement que la religion musulmane était la meilleure puisqu'elle était basée sur le dernier message de Dieu, mais que le religion juive et la religion chrétienne n'en était pas moins des religions révélées.

Sa conception de la religion musulmane était également très large. Il n'en retenait que l'essentiel. Il avait coutume de dire :

- Pour être bon musulman, il suffit d'observer cinq points : croire en Dieu (Allâh); reconnaître que Mohammed fut son dernier messager; faire cinq fois la prière par jour; verser la dîme aux pauvres; pratiquer le jeûne et faire le pèlerinage à la Mecque.

Ce que j'appréciais particulièrement en lui était l'absence complète de tout prosélytisme. Il émettait ses idées lorsque je le questionnais, mais paraissait fort peu se soucier que j'en fisse mon profit ou non. Non seulement il ne tenta jamais le moindre essai de conversion, mais pendant fort longtemps il parut totalement indifférent à ce que je pouvais penser en matière de religion. C'était d'ailleurs tout à fait dans sa manière. Il disait :

- Ceux qui ont besoin de moi viennent à moi. Les autres, pourquoi chercher à les attirer ? Ils se soucient peu des seules choses qui comptent et vont leur chemin.

Nos conversations avaient donc l'allure de celles que pourraient avoir deux voisins vivant en bons termes et qui échangent de temps en temps des propos au-dessus de la haie qui sépare leur jardin.

Cependant, un jour notre entretien s'aiguilla sur mes propres idées et le poussa à me sonder un peu à ce sujet. Peut-être y avait-il songé déjà sans savoir comment aborder cette question délicate et attendait-il l'occasion. Elle vint.

Elle vint à propos de ces Noirs musulmans qui ont apporté à l'Islam des pratiques soudanaises. Ceux-ci circulent dans les rues à certaines époques en promenant un taureau couronné de fleurs et de rubans, à grand renfort de tam-tams, tambourins, danses, cris, chants et castagnettes métalliques. Nous étions à une de ces époques et, sous la véranda, au fond du petit jardin paisible, nous parvenaient, lointains et assourdis, les bruits d'un cortège de ce genre.

Je ne sais pourquoi, je fis à voix haute une comparaison entre ces manifestations et certaines processions catholiques, ajoutant que ces dernières me paraissaient de la simple idolâtrie, de même que l'eucharistie n'était pas autre chose qu'une pratique de pure sorcellerie, si on l'envisageait autrement qu'en symbole.

- C'est pourtant votre religion, fit-il.

- Si l'on veut, répondis-je. J'ai en effet été baptisé lorsque j'étais encore à la mamelle. A part cela, rien ne m'y attache.

- Quelle est donc votre religion ?

- Je n'en ai aucune.

- C'est étrange.

- Pourquoi étrange.

- Parce que, d'ordinaire, les gens qui, comme vous, sont sans religion se montrent généralement hostiles aux religions. Et vous ne paraissez pas l'être.

- En effet. Mais les gens dont vous parlez ont conservé une mentalité religieuse et intolérante. Ils sont restés des inquiets. Ils n'ont pas trouvé dans la perte de leurs croyances la paix intérieure dont vous parlez. Au contraire.

- Et vous ? L'avez-vous trouvée ?

- Oui. Parce que je suis allé jusqu'au bout des conséquences et considère les chose à leur juste valeur et à leur vraie place.

Il réfléchit assez longtemps, puis dit :

- Cela aussi est étrange.

- Quoi donc ?

- Que vous soyez arrivé à cette conception par d'autres moyens que ceux de la doctrine.

- Quelle doctrine ?

Il fit un geste vague et se plongea dans sa méditation. Je compris qu'il ne désirait pas en dire plus, et me retirai.

à suivre...

Source: Un Saint soufi du XXème siècle - Le cheikh Ahmad al-'Alawî

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Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 1

21 Avril 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

 Le Cheikh al- 'Alawi
Le Cheikh al- 'Alawi

Le récit qui va suivre est du Dr Marcel Carret, qui a eu le privilège de visiter et de soigner le cheikh al'-Alawî durant les dernières années de sa vie. Le lecteur comprendra, après en avoir pris connaissance, pourquoi nous avons placé ce récit au début de ce livre: c'est que nous avons là le témoignage d'un homme à la fois désintéressé et sensible, dont les impressions ont la sincérité des choses vécues et la fraîcheur des contacts immédiats.

" Je rencontrai pour la première fois le cheikh El-Alawî au printemps de 1920. Ce ne fut pas par hasard. J'avais été appelé auprès de lui comme médecin. Je n'étais alors installé à Mostaganem (Algérie) que depuis quelques mois.

Quel motif avait pu inciter le cheikh à consulter un médecin, lui qui attachait si peu d'importance à nos petites misères corporelles ? Et pour quelle raison m'avait-il choisi, parmi tant d'autres, moi, nouveau venu ?

Je l'ai su plus tard par lui-même. Peu de temps après mon arrivée à Mostaganem, j'avais installé dans la ville arabe de Tidjditt, exclusivement à l'usage des musulmans, une infirmerie où je venais trois fois par semaine donner des consultations pour un prix minime. Les indigènes éprouvent une répugnance instinctive pour les dispensaires administratifs.

Mon infirmerie installée dans leur ville, chez eux, et disposée conformément à leurs goûts et à leurs coutumes, fut un succès. Des échos en parvinrent aux oreilles du cheikh.

Cette initiative d'un médecin français nouvellement débarqué, qui, contrairement à la plupart des Européens, semblait ne pas considérer les musulmans de toute la hauteur d'un orgueil méprisant, attira son attention. Sans que je le susse, et sans la moindre tentative d'investigation de sa part, il était bénévolement renseigné par les disciples sur ma personne, mes faits et gestes, ma façon d'agir envers les malades, et mon attitude sympathique à l'égard des musulmans.

Il en résultat que le cheikh El-Alawî me connaissait très bien alors que j'ignorais encore son existence. Une grippe assez sérieuse, qu'il contracta au cours du printemps de 1920, le décida à me faire appeler.

Dès le premier contact j'eus l'impression d'être en présence d'une personnalité sortant de l'ordinaire. La salle où l'on me fit entrer était, comme toutes les pièces des demeures musulmanes, dépourvue de meubles. Il ne s'y trouvait que deux coffres, que j'ai su plus tard renfermait des livres et des manuscrits. Mais le parquet était couvert, de bout en bout, de tapis et de nattes d'alfa. Dans un coin, un matelas recouvert d'une couverture. Et, sur ce matelas, le dos appuyé contre des coussins, le torse droit, les jambes repliées, les mains posées sur les genoux, immobile, en une attitude hiératique mais que l'on sentait naturelle, était assis le cheikh.

Ce qui me frappa tout de suite, ce fut sa ressemblance avec le visage sous lequel on a coutume de représenter le Christ.

Ses vêtements, si voisins, sinon identiques, de ceux que devait porter Jésus, le voile de très fin tissu blanc qui encadrait ses traits, son attitude enfin, tout concourait pour renforcer encore cette ressemblance. L'idée me vint à l'esprit que tel devait être le Christ recevant ses disciples, lorsqu'il habitait chez Marthe et Marie.

La surprise me retint un instant sur le seuil de la porte. Lui aussi me considérait, mais d'un regard lointain. Il rompit le premier le silence, prononça les paroles habituelles de bienvenue et me pria d'entrer. Son neveu, Sidi Mohammed, lui servait d'interprète car le cheikh comprenait bien le français, mais le parlait avec une certaine difficulté, et affectait de l'ignorer complètement quand il était en présence d'un étranger.

Je demandai des sandales pour recouvrir mes chaussures, afin de ne pas souiller le tapis et les nattes, mais il me fit dire que cela n'avait aucune importance. Sur sa demande, on m'apporta une chaise, mais ce meuble me parut si ridicule dans un tel décor que j'en déclinai l'offre et préférait m'asseoir sur un coussin. Il eut un fin sourire, et je sentis que par ce simple geste j'avais gagné sa sympathie.

Sa voix était douce, un peu voilé. Il parlait peu, en phrases courtes, et son entourage, attentif à ses moindres mots, à ses moindres gestes, obéissait en silence. On le sentait entouré d'un profond respect.

Déjà au courant des habitudes musulmanes, et devinant que j'avais affaire à "quelqu'un", je me gardai bien d'aborder brusquement le sujet pour lequel on m'avait fait appeler. Je laissai le cheikh m'interroger, par l'intermédiaire de Sidi Mohammed, sur mon séjour à Mostaganem, les motifs qui m'y avaient amené, les difficultés que j'avais pu rencontrer et les satisfactions éprouvées.

Durant cette conversation, un jeune disciple avait apporté un vaste plateau de cuivre, du thé arabe parfumé à la menthe et quelques gâteaux. Le cheikh n'y toucha pas, mais m'invita à boire lorsque le thé fut servi et prononça pour moi le "Bismillah" (Au nom d'Allâh !) lorsque je portai le verre à mes lèvres.

Ce n'est qu'après l'accomplissement de tout ce cérémonial d'usage que le cheikh se décida à me parler de sa santé. Il m'avait fait venir, me dit-il, non pas pour que je lui prescrive des médicaments, il en prendrait certes, si je jugeais que cela fut absolument indispensable et utile, mais il n'y tenait nullement. Il désirait simplement savoir si l'affection qu'il avait contractée depuis quelques jours était grave. Il comptait sur moi pour lui dire, en toute franchise et sans réticences, ce que je pensais de son état. Le reste importait peu.

J'étais de plus en plus intéressé et séduit. Un malade qui n'a pas le fétichisme du médicament est déjà un phénomène rare, mais un malade qui se soucie peu de guérir et désir simplement savoir où il en est constitue une rareté encore plus grande.

Je procédai à un examen médical minutieux, auquel le patient se soumit docilement. Plus je montrai de circonspection et d'attentions délicates au cours de cet examen, et plus il se livrait avec confiance. Il était d'une maigreur stupéfiante, à croire que la vie dans cet organisme ne fonctionnait qu'au ralenti. Mais il n'y avait aucune lésion sérieuse. L'ensemble était sain. Tout se passa en présence du seul Sidi Mohammed, qui, debout au milieu de la pièce, les yeux baissés, et tournant le dos en une attitude de respect attristé, traduisait à mi-voix, sans rien voir, les questions et les réponses.

Lorsque tout fut terminé, le cheikh reprit son attitude hiératique sur les coussins, Sidi Mohammed frappa dans ses mains et un serviteur entra apportant à nouveau du thé.

J'expliquai alors au cheikh qu'il avait une grippe assez sérieuse mais sans gravité, que ses principaux organes fonctionnaient normalement et que probablement tous ces troubles disparaitraient d'eux-mêmes dans quelques jours. Cependant, comme des complications, peu probables mais possibles, étaient toujours à craindre en pareil cas, il était utile de suivre la maladie par mesure de précaution. J'ajoutai que je trouvai sa maigreur alarmante et qu'il devrait suivre à l'avenir un régime alimentaire un peu plus copieux. Au cours de mon interrogatoire, j'avais appris en effet qu'il ne se nourrissait chaque jour que d'un litre de lait, quelques dattes sèches, une ou deux bananes et du thé.

Le cheikh parut très satisfait du résultat de mon examen. Il me remercia avec dignité, s'excusa de m'avoir dérangé et me dit que je pourrais revenir le voir autant de fois que je le croirais nécessaire. Quant à la question de nourriture, il en jugeait de manière différente. Pour lui, le fait de se nourrir constituait une obligation importune. Il ne s'y soumettait que dans la mesure la plus restreinte possible.

Je lui fis remarquer qu'une nourriture insuffisante l'affaiblirait de plus en plus, et surtout diminuerait sa force de résistance contre les maladies à venir. Je comprenais fort bien qu'il n'attachât aucun intérêt à cette manifestation purement matérielle, mais si, d'autre part, il pensait devoir, dans une certaine mesure, prolonger ou simplement conserver son existence, il lui était indispensable de se plier aux exigences de la nature, si ennuyeuses qu'elles fussent.

Cet argument le frappa sans doute, car il resta un long moment silencieux. Puis il fit un geste évasif de la main :

" Allâh y pourvoira ! " dit-il doucement, tandis qu'un léger sourire errait sur ses lèvres.

Il avait repris son attitude rêveuse du début, et son regard était devenu lointain. Je me retirai discrètement, emportant une impression qui, à plus de vingt ans d'intervalle, est restée aussi nettement gravée dans ma mémoire que si ces évènements dataient à peine d'hier.

J'ai raconté dans tous ses détails cette première visite que je fus au cheikh Al-Alawî, estimant que le meilleur moyen de faire ressortir sa personnalité était d'exposer tout d'abord l'impression qu'il me fit lorsque me fut donnée pour la première fois l'occasion de le rencontrer. Cette impression est d'autant plus sincère que j'ignorais tout du personnage avant de l'avoir vu.

Quand on était venu me prier de me rendre auprès d'un cheikh, j'avais pensé qu'il s'agissait d'un chef religieux quelconque, comme il y en a tant parmi les musulmans. Or, une fois en sa présence, j'avais senti aussitôt qu'il s'agissait de tout autre chose.

J'essayai de me renseigner sur cette personnalité étrange, je ne puis rien apprendre de particulier. Les Européens de l'Afrique du Nord vivent en général dans une telle ignorance de la vie intime de l'islam que, pour eux, un cheikh ou un marabout est une espèce de sorcier, qui n'a d'importance qu'en raison de l'action politique qu'il peut exercer. Or, le cheikh dont il s'agissait n'avait aucune influence de ce genre.

Donc, on l'ignorait.

D'autre part, à la réflexion, je me demandais si je n'avais pas été quelque peu victime de mon imagination. Cette figure de Christ, ce ton de voix paisible et doux, ces manières affables pouvaient avoir exercé sur moi une influence favorable, propre à me laisser supposer une spiritualité qui n'existait peut-être pas. Son attitude pouvait n'être qu'une "pose" voulue et calculée, et, sous cette apparence qui semblait recouvrir quelque chose, peut-être n'y avait-il rien ?

Cependant, il m'avait paru tellement simple et naturel que ma première impression persistait. Elle devait se confirmer par la suite.

Le lendemain, je retournai le voir, ainsi que les jours qui suivirent, jusqu'au moment où il fut complètement rétabli. Je le retrouvais chaque fois exactement pareil, immuable, assis dans la même pose, au même endroit, le regard lointain, un fin sourire sur les lèvres, tout comme s'il n'avait pas bougé la veille, semblable à une statue pour qui le temps ne compte pas.

Il se montra à chaque visite plus aimable et confiant. Bien que nos conversations, en dehors du côté médical, fussent assez limitées et d'un ordre tout à fait général, de plus en plus se renforçait l'impression que je n'avais pas devant moi un imposteur. Nos rapports devinrent rapidement amicaux, et, lorsque je lui annonçai que mes visites, en tant que médecin, me paraissaient désormais inutiles, il me répondit qu'il avait eu plaisir à faire ma connaissance et qu'il lui serait agréable que je vinsse le voir de temps en temps,, quand mes occupations me le permettraient.

Ainsi commença entre le cheikh Al-'Alawî et moi une amitié qui devait durer jusqu'à la mort du cheikh. Celle-ci survint au cours de l'année 1934. Pendant ces quatorze années, je puis dire que j'ai eu au moins une fois par semaine en moyenne l'occasion de le voir. Tantôt, c'était pour le plaisir de m'entretenir avec lui dans mes moments de liberté, tantôt parce qu'il me faisait appeler pour un membre de sa famille, souvent aussi parce que sa santé, toujours précaire et chancelante, nécessitait mon attention.

Peu à peu, ma femme et moi devînmes des familiers de la maison. Nous y fûmes reçus au bout d'un certain temps sur le pied de la plus complète intimité. Avec les années, on en était venu à me considérer presque comme un des membres de la famille. Mais cela se fit très lentement et de manière insensible.

... à suivre

Source: Un Saint soufi du XXème siècle - Le cheikh Ahmad al-'Alawî (Martin Lings)

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Du dévoilement (tajallî) des Qualités Divines - Abd al Karîm al Jîlî

1 Janvier 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Allâh
Allâh

Quand Dieu Se révèle à Son serviteur dans une de Ses Qualités, le serviteur plane dans la sphère de cette Qualité jusqu'à ce qu'il en ait atteint la limite par voie d'intégration (al-ijmâl), non par connaissance distinctive, car ceux qui réalisent les Qualités Divines n'ont pas de connaissance distinctive si ce n'est en vertu de l'intégration. Si le serviteur plane dans la sphère d'une Qualité, et qu'il la réalise entièrement par intégration (spirituelle), il s'assied sur le trône de cette Qualité, en sorte qu'il se l'assimile et en devient le sujet; dès lors, il rencontre une autre Qualité, et ainsi de suite jusqu'à réaliser toutes les Qualités Divines.

​Que cela ne te confonde pas, mon frère, car, pour ce qui est du serviteur, Dieu voulant Se révéler à lui par un Nom ou par une Qualité, l'éteint, annihilant son moi et son existence; puis, quand la lumière créaturielle s'est éteinte, et que l'esprit individuel est effacé, Dieu fait résider dans le temple (haykal) créaturiel, sans qu'il ait pour cela localisation (hulûl) Divine, une réalité subtile qui ne sera ni détachée de Dieu ni conjointe à la créature, remplaçant ainsi ce dont Il le dépouilla, car Dieu Se révèle à Ses serviteurs par générosité; s'Il les annihilait sans compensation, ce ne serait pas de la générosité de Sa part, mais de la rigueur; loin de Lui qu'il en soit ainsi ! Cette réalité subtile est ce qu'on appelle le Saint-Esprit (ar-rûh al-quds). Or, puisque Dieu établit, de Son Essence, une réalité subtile à la place du serviteur, Sa révélation se communique à cette réalité, en sorte qu'Il ne Se révèle qu'à Lui-même, bien que nous appelions alors cette réalité subtile Divine " serviteur ", vu qu'elle en tient la place; ou bien : il n'y a là ni serviteur ni Seigneur, car s'il n'existe plus de serviteur, le Seigneur cesse d'être le Seigneur; en réalité, il n'y a plus que Dieu seul, l'Unique, l'Un.

source: de l'homme universel ('Abd Al-Karîm Al-Jîlî)

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Du dévoilement (tajallî) des Noms Divins - Abd al-Karîm al-Jîlî

16 Janvier 2015 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Les noms de Dieu, et de son prophète Mohammed.

Les noms de Dieu, et de son prophète Mohammed.

Allâh, le Nom de Dieu
Allâh, le Nom de Dieu

Quand Dieu, le Très-Haut, Se révèle à un de Ses serviteurs par un Nom, ce serviteur est ravi hors de lui-même sous les fulgurations du Nom Divin, en sorte que, si tu invoques alors Dieu par ce Nom, c'est le serviteur qui te répondra, le Nom Divin s'appliquant désormais à lui.

Le premier degré dans cet ordre spirituel, c'est la contemplation de Dieu Se révélant comme Celui-qui-existe (al-mawjûd), et ce Nom se rapporte dès lors à l'adorateur même. Par-delà ce degré, Dieu Se révèle d'abord par Son Nom L'Unique (al-wâhid), puis par le Nom Allâh; à ce point, le serviteur s'évanouit sous l'irradiation Divine, sa montagne se fend, et Dieu (al-haqq) l'appelle du haut du Sinaï de sa Réalité essentielle (haqîqah) : " En vérité, Je suis Dieu, il n'y a pas de divinité si ce n'est Moi : adore-Moi !" (Sourate XX, verset 14); alors Dieu efface le nom du serviteur et établit à sa place le Nom Allâh, en sorte que, si tu dis : Allâh ! le serviteur te répond : " Je suis à ta disposition !"

Si le serviteur s'élève plus haut et que Dieu le fortifie et le confirme, après son extinction (fanâ), dans l'état de subsistance (baqâ), Dieu répondra Lui-même à quiconque invoquera ce serviteur; ainsi par exemple, quand tu dis : " O Muhammad !" c'est Dieu qui te répond : " Je suis à ta disposition !"

Ensuite, si le serviteur continue son ascension, Dieu Se révèle à lui par le Nom Le Clément (ar-rahmân), puis par le Nom Le Seigneur (ar-rabb), puis par le Nom Le Roi (al-malik), puis par le Nom Le Connaissant (al-'alim), puis par Le Nom Le Puissant (al-qâdir); chacun de ces Noms implique une révélation supérieure à celle que confère le Nom précédent, car Dieu Se communique d'une manière plus parfaite en Se révélant distinctement : lorsqu'Il Se dévoile à Son adorateur comme le Clément, Il différencie par là Sa révélation globale, exprimée par le Nom Allâh; de même, lorsqu'Il Se manifeste comme le Seigneur, Il différencie sa révélation - relativement globale - " Le Clément", et Il différencie Sa manifestation " Le Seigneur " en vertu du Nom Le Roi. Cet ordre est l'inverse de celui qui s'applique aux manifestations de l'Essence à Elle-même, manifestations dont l'excellence diminue de l'universel au particulier, Le Clément étant supérieur au Seigneur, et Allâh supérieur à l'un et l'autre. En vertu de cette analogie inverse entre la hiérarchie des manifestations de l'Essence et de la hiérarchie des "révélations nominales", l'adorateur épuise les révélations des Noms - dont la réalité intrinsèque est toujours l'Essence - en subissant chacun d'eux, car chaque Nom Divin l'exige à son tour et s'applique à lui comme à son propre sujet. C'est alors que l'oiseau de son intimité chantera sur les branches de sa réalité sainte :

A celui qui invoque les noms de ma bien-aimée, je réponds :

J'appelle, et Layla répond à mon cri.

Ainsi en est-il parce que nous ne sommes seul esprit;

Vous nous appelez deux corps, c'est étrange.

Nous sommes comme une seule personne ayant deux noms [et une seule essence.

Par quel nom que tu invoques l'Essence, c'est ce nom qui [te visitera .

Mon essence est Son Essence, et mon nom est Son Nom.

Ma relation envers Elle, c'est que je m'abîme dans l'union.

En réalité nous ne sommes pas deux essences dans un seul [être,

Mais l'amant est lui-même la Bien-Aimée.

Chose étrange, l'homme qui reçoit les révélations des Noms Divins, ne contemple rien que l'Essence pure, sans qu'il soit conscient du Nom qui La lui révèle; toutefois, l'on discerne le Nom Divin qui le domine, parce que le contemplatif se réfère à l'Essence par le Nom qui régit à l'instant même sa contemplation de l'Essence.

Dans cette contemplation par les Noms Divins, les hommes diffèrent les uns des autres. Nous parlerons de quelques-unes de leurs voies, sans les décrire toutes, étant donné qu'il est impossible d'énumérer tous les Noms Divins et à plus forte raison toutes les voies d'approche à chacun de ces Noms; car les hommes qui reçoivent la Révélation Divine par un seul et même Nom Divin diffèrent cependant par leurs attitudes. Je ne mentionnerai donc de tout cela que ce qui m'arriva lors de mon propre voyage spirituel en Dieu; d'ailleurs, je ne raconte rien dans ce livre, ni de moi-même ni d'autrui, sans que je l'aie éprouvé moi-même au temps où je parcourais en Dieu le chemin de l'intuition (al-kashf) et de la vision directe (al-mu'âyanah). Je reviens donc à ce que j'allais dire des différentes manières dont les hommes reçoivent les révélations des Noms Divins : à certains, Dieu Se révèle comme l'Action des Jours (al-qadîm), et ils accèdent à cette révélation par l'intuition de leur préexistence dans la Connaissance Divine : ils reconnaissent qu'ils étaient avant la création, par là-même que la Connaissance Divine, dont ils sont eux-mêmes l'objet, était de toute éternité. Dieu est essentiellement connaissant; or, l'objet de la connaissance ne saurait être séparé d'elle, car c'est par égard à son sujet que la connaissance est connaissance; autrement dit, c'est la connaissance de l'objet qui définit la nature du sujet connaissant, en sorte que, si la connaissance est éternelle, son objet doit aussi être éternel; d'où il suit que les êtres préexistent dans la Connaissance Divine. Certains reviennent donc à Dieu en vertu de Son Nom L'Ancien des Jours; quand l'Ancienneté de l'Essence se dévoile à eux, leur existence éphémère s'évanouit, et ils subsistent éternellement par Dieu, inconscients de leur condition temporelle.

A d'autres, Dieu Se révèle comme La Vérité (al-haqq), et ils accèdent parce que Dieu leur découvre la Vérité Divine exprimée dans la parole coranique : " Nous n'avons créé les Cieux et la terre et ce est entre les deux que par la Vérité" (XV, 85 et XLVI, 2; 3). Quand l'Essence Se dévoile par Son Nom La Vérité, la nature créée du contemplatif s'évanouit, et il ne subsiste que son essence sainte et transcendante.

A d'autres, Dieu Se révèle par Son Nom L'Unique (al-wâhid), et Il les conduit à révélation en leur montrant l'unité intrinsèque du monde, qui procède de l'Essence Divine comme les vagues émanent de l'océan; ils contemplent la manifestation de Dieu dans la multitude des créatures qui se différencient en vertu de l'Unicité Divine; dès lors, leur montagne se fend : l'invoquant tombe en défaillance; sa multiplicité se fond dans la solitude de l'Unique; les créatures sont comme si elles n'étaient jamais, et Dieu comme s'Il ne cessait jamais.

A d'autres, Dieu Se révèle par Son Nom le Très-Saint (al-quddûs), et ils accèdent à cette révélation par ce qu'ils comprennent intuitivement le secret de la parole Divine : " Et Je lui insufflait de Mon Esprit" (à savoir au corps d'Adam; Coran, XV, 29; XXXVIII, 72) Dieu leur apprend que l'Esprit de Dieu n'est autre que Dieu même, et qu'Il est Saint et transcendant. Or, dès que Dieu Se dévoile dans Son Nom Le Très-Saint, le serviteur est dépouillé des impuretés de l'existence et subsiste par Dieu, transcendant toute éphémérité.

A d'autres Dieu Se révèle par Son Nom L'Apparent (az-zâhir); ils ont l'intuition de la Lumière Divine se manifestant dans les choses corporelles, et ils reconnaissent par là que c'est Dieu seul qui apparaît. Or, dès que Dieu Se dévoile comme L'Apparent, le serviteur s'éteint avec toute la création, non-manifestée comme telle, dans la manifestation de l'Être Divin.

A d'autres, Dieu Se révèle par Son Nom L'Intérieur (al-bâtin), et ils accèdent par l'intuition de ce que les choses subsistent par Dieu, qui en est la réalité intérieure. Dès que Dieu Se dévoile comme L'Intérieur, la manifestation du serviteur, projetée par la Lumière Divine, s'éteint; Dieu devient l'intérieur du serviteur, et celui-ci l'extérieur de Dieu.

Quant à la révélation Divine par le Nom Allâh, le chemin qui y conduit ne peut être délimité; d'ailleurs, il en va de même pour la révélation de tout autre Nom Divin, comme nous le disions plus haut : on ne saurait définitivement fixer les voies d'accès à ces révélations, car les modalités varient en vertu des réceptacles humains. Quand Dieu Se révèle à Son serviteur par le Nom Allâh, l'âme du serviteur s'éteint, et Dieu Se met à sa place, purifiant son temple des entraves de l"éphémérité, et rompant le lien qui le relie aux existences; alors, Il est seul par Son essence et seul par Ses qualités, ne connaissant ni pères ni mères. - " Souviens-toi de Dieu, et Dieu Se souviendra de toi"; contemple Dieu, et Dieu te contemplera ! - Alors il chante par la langue de son état :

Elle m'attira, se substituant à moi en moi;

Elle me remplaça, certes, mais où donc suis-je maintenant ?

Je deviens Elle, et Elle est moi-même;

Il n'existe pour Elle aucun être singulier qui La désire.

Je subsiste par Elle en Elle; il n'existe pas de "toi" entre [nous.

Mon état avec Elle était dans le passé comme il sera dans [l'avenir,

Cependant, j'ai élevé mon âme, et Elle a ôté la cloison;

Je me suis réveillé de mon sommeil et levé de ma couche.

Elle m'a montré à moi-même par l'oeil de ma réalité [essentielle;

C'est sur le front de la Beauté que je lis ces caractères.

J'ai polis ma beauté intérieure, devenir le miroir

Où s'impriment les traits de la Plénitude.

Ses qualités sont les miennes, mon essence la Sienne,

Et dans Ses vertus se lève pour moi [le soleil de la Beauté.

Mon nom est réellement Son Nom; et le Nom de Son [essence est mon nom,

Et tous ces attributs me reviennent par nature.

A d'autres encore, Dieu Se révèle par Son Nom Le Clément (ar-rahmân).C'est que Dieu, Se révélant à eux par Son Nom Allâh, les dirige par Sa propre Essence vers le degré Divin suprême, qui synthétise les aspects de la Gloire et qui pénètre toutes les existences; c'est là le chemin qui conduit à la révélation de l'Essence par le Nom Le Clément. Dans cet état de dévoilement Divin, l'actualité spirituelle du serviteur veut que les Noms Divins descendent sur lui l'un après l'autre, et qu'il en reçoive selon la mesure de ce que Dieu déposa en lui de Sa Lumière essentielle. Les Noms se succèdent jusqu'à ce que le serviteur reçoive la révélation Divine par Le Nom Le Seigneur (ar-rabb); alors descendent sur lui les Noms de la Personne (an-nafs) Divine, qui se trouvent sous la domination du Nom Le Seigneur et qui synthétisent les aspects du Divin et du créé, comme Le Connaissant (al-'alîm). Le Puissant (al-qadîr) et leurs semblables. Leur série aboutit au Nom Le Roi (al-malik); lorsque le serviteur reçoit celui-ci et que Dieu Se dévoile à lui essentiellement, tous les autres Noms, dans toute leur plénitude, descendent également sur lui l'un après l'autre, jusqu'au Nom Le Subsistant (al-qayyûm). Quand le serviteur reçoit ce dernier et que Dieu Se révèle à lui par ce Nom, il passe des "dévoilements des Noms Divins" au "dévoilement des Qualités Divines"

A suivre...

Source: De l'Homme universel - 'Abd Al-Karîm Al-Jîlî

Musulmane en voile

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DE L'ESSENCE (adh-dhât) - Abd Al Karim Al-Jîlî

1 Janvier 2015 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Femmes soufies dansant le sama (danse cosmique)

Femmes soufies dansant le sama (danse cosmique)

DE L'ESSENCE (adh-dhât) - Abd Al Karim Al-Jîlî

Sache que par "essence" on entend, d'une manière générale, ce à quoi les noms et les qualités se rattachent par leur principe, et non par leur existence (contingente). Tout nom et toute qualité se rattache à une réalité sous-jacente qui, elle, est son essence...

Quand à l'existence, elle comporte deux degrés : elle est l' Être pur, en tant qu'Essence du Créateur, ou bien l'existence atteinte du néant, en tant qu'essence relative des créatures.

Par " Essence de Dieu " (dâth Allâh) - exalté soit-Il ! - on entend Dieu Lui-même, c'est -à-dire ce par quoi Il est; Dieu subsiste en effet par Lui-même, et c'est à cette Aséité Divine qu’appartiennent essentiellement les Noms de (perfection) et les Qualités (universelles). On conçoit donc l'Essence à travers toute forme (idéelle) qui découle logiquement d'une des significations qu'Elle implique; j'entends que toute propriété qui résulte d'un de Ses attributs Lui appartient réellement; c'est à l' Essence - à Son Être - que se rapporte tout nom impliquant une idée de perfection; or, la somme des perfections comporte l'infinité et par suite l'impossibilité de L'embrasser par l'intelligence, d'où il résulte, d'une part, qu'Elle est inconnaissable, et d'autre part que cela même peut être connu, puisqu'il est impossible de l'ignorer :

Est-ce que j'ai tout appris, globalement et distinctement.

De Ton Essence, ô Toi, en Qui s'unissent les Qualités ?

Ou est-ce que Ta Face est trop sublime pour que Sa nature puisse être saisie ?

Je saisis donc que son Essence ne peut être saisie.

Loin de Toi que quelqu'un Te sonde, et loin de Toi

Que quelqu'un T'ignore, - ô perplexité !

Sache que l'Essence de Dieu le Suprême est le mystère de l'Unité que tout symbole exprime sous un certain rapport, sans qu'il puisse L'exprimer sous quelque idée rationnelle, pas plus qu'on ne La comprend par quelque allusions conventionnelle; car on ne comprend une chose qu'en vertu d'une relation, qui lui assigne une position, ou par une négation, donc par son contraire; or, il n' y a, dans toute l'existence, aucune relation qui " situe " l'Essence, ni aucune assignation qui s'applique à Elle, donc rien qui puisse La nier et rien qui Lui soit contraire. Elle est, pour le langage, comme si elle n'existait pas, et sous ce rapport Elle se refuse à l'entendement humain. Celui qui parle devient muet l'Essence Divine, et celui qui est agité devient immobile (1); celui qui voit est ébloui. Elle est trop noble pour être conçue par les intelligences... Elle est trop élevée pour que les pensées La saisissent. Son fond primordial n'est atteint par aucune sentence de la science, ni par aucun silence qui La tait; aucune limite, aussi fine et incommensurable soit-elle, ne L'embrasse...

L'oiseau saint (2) vola dans l'étendue illimitée de cette atmosphère vide, en exaltant Dieu par sa totalité (3) dans l'air de la sphère suprême (4); alors il fut ravi hors des existences et transperça les Noms et les Qualités par réalisation et vision directe. Puis il plana autour du zénith de le non-existence, après avoir traversé les étendues du devenir de ce qui précède les temps; alors il Le trouva nécessairement, Lui dont l'existence n'est pas sujette au doute et dont l'absence n'est point cachée. Et lorsqu'il voulut retourner au monde créé, il demanda qu'un signe de reconnaissance lui fût donné; et il fut écrit sur l'aile de la colombe : " En vérité, ô Toi, talisman (5), qui n'est ni quiddité ni nom, ni ombre ni conteur, ni esprit ni corps, ni qualité ni désignation ni signe, - à Toi appartiennent l'existence et la non-existence, et à Toi le devenir et ce qui précède les temps; - Tu es non-existant comme Essence, existant dans Ta Personne, connu par Ta grâce, absent selon le genre; Tu es comme si Tu n'avais créé que des métaphores et comme si Tu n'étais que par façon de parler; Tu es l'évidence de Toi-même par la spontanéité de Ton langage; je viens de Te trouver Vivant, Connaissant, Voulant, Puissant, Écoutant et Voyant; j'ai embrassé la Beauté et j'ai été transpercé par la Majesté; j'ai sondé par Toi-même les mode de l'Infinité; quant à ce que Tu as imagé en affirmant l'existence d'un autre que Toi, il n'est pas là, mais Ta Beauté resplendissante est parfaite; et à quoi ces paroles sont-elles adressées, est-ce à Toi, est-ce à Moi ? O Toi qui est absent là, nous T'avons trouvé ici !".

...

Source : De l'homme universel - 'Abd Al-Karim Al-Jîlî

(1) C'est à dire que ses opérations mentales cessent, car elles n'ont pas de prise sur la réalité de l'Essence.

(2) L'oiseau saint est l'Esprit qui, tout en demeurant dans l'homme, en transcende la forme.

(3) Et non seulement par une faculté isolée.

(4) La sphère de l'Unité.

(5) Ce discours s'adresse à Dieu, à qui l'Esprit s'est identifié, ce qu'exprime précisément l'écriture sur l'aile.

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