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Le cheikh Ahmad al-'Alawî - Un maître soufi du XXème siècle - partie 2

5 Mai 2016 , Rédigé par Ladji Publié dans #soufisme

Derviches soufis
Derviches soufis

Au début de nos relations la zaouïa actuelle n'existait pas encore. Un groupe de foqara (disciples) avait bien acheté le terrain sur lequel elle devait être édifiée et en avait fait don au cheikh. Les fondations avaient même été commencées, mais les évènements de 1914 en avaient suspendu les travaux. Ceux-ci furent repris en 1920.

La façon dont fut construite cette zaouïa est à la fois éloquente et typique. Il n'y eut pas d'architecte ni d'entrepreneur, et tous les ouvriers furent des artisans bénévoles. L'architecte fut le cheikh lui-même. Non pas qu'il ait jamais dressé un plan ni manipulé une équerre. Il se contenta d'exprimer ce qu'il voulait, et sa conception fut comprise par les exécutants. Tous ceux-ci n'étaient pas, tant s'en faut, de la région; beaucoup venaient du Maroc, surtout du Rif, quelques-uns de la Tunisie. Et cela sans aucune espèce d'embauche ni de recrutement. La nouvelle s'était répandue que les travaux de construction de la zaouïa pourraient être repris. Il n'en fallut pas plus. Parmi les disciples de l'Afrique du Nord un exode en ordre dispersé commença. Les uns maçons, les autres menuisiers, tailleurs de pierre ou terrassiers, ou même simples manœuvres, nouaient dans un mouchoir quelques maigres provisions et se mettaient en route vers la cité lointaine où séjournait le Maître, pour mettre à sa disposition le travail de leurs mains. Ils ne recevaient aucun salaire. On les nourrissait, c'est tout. Et ils campaient sous des tentes. Mais chaque soir, une heure avant la prière, le cheikh les réunissait et les instruisait. Et c'était là leur récompense.

Ils travaillaient ainsi pendant deux mois, quelquefois trois, puis repartaient, heureux d'avoir contribué à l'œuvre, et l'esprit satisfait. D'autres les remplaçaient qui au bout d'un certain temps partaient à leur tour. Leur place était occupée sans retard par de nouveaux arrivants, impatients de se mettre à l'ouvrage. Il en venait toujours. Jamais les chantiers ne manquèrent de main-d'œuvre. Et cela dura deux ans, au bout desquels la construction fut terminée.

J'éprouvais un profond sentiment de félicité intime devant cette manifestation de dévouement simple et candide. Ainsi, il se trouvait encore de par le monde des individus assez désintéressés pour se mettre, sans récompense aucune, au service d'une idée. J'assistais, en plein XXème siècle, au même élan qui fit surgir les cathédrales du Moyen Age, suivant sans doute un processus analogue. J'étais heureux d'en être le témoin étonné.

Une fois la zaouïa terminée, les foqara exprimèrent le souhait d'organiser une grande fête pour célébrer son inauguration. Le cheikh ne put faire autrement que d'accéder à leur désir.

Je le connaissais depuis assez longtemps alors pour pouvoir lui faire connaître librement ma pensée. Je m'étonnai devant lui qu'il consentit à une manifestation si peu dans ses habitudes et si contraire à son goût pour la solitude et l'effacement.

Déjà, à cette époque, il avait cessé d'avoir recours pour me parler à l'entremise de Sidi Mohammed. Celui-ci était néanmoins presque toujours présent à nos entretiens. Le plus souvent, nos conversations avaient lieu en français, et Sidi Mohammed n'intervenait que dans le cas où le cheikh estimait ne pouvoir exprimer exactement sa pensée en notre langue.

A ma remarque, il eut un imperceptible mouvement d'épaules et me dit en substance :

- Vous avez vu juste. Ces choses sont superflues. Mais on doit prendre les hommes comme ils sont. Tous ne peuvent trouver entière satisfaction dans la seule intelligence et la contemplation. Ils éprouvent par moments le besoin de s'assembler, de sentir qu'ils sont nombreux à penser de même. Ce n'est pas autre chose qu'ils demandent. Il ne s'agit pas d'ailleurs d'une fête comme vous en avez certainement vu dans certains lieux de pèlerinage musulmans, avec coups de fusils, fantasia, jeux divers et engloutissements excessifs de nourriture. Non, pour mes disciples, une fête est une réjouissance d'ordre spirituel. C'est simplement une réunion pour échanger des idées et prier en commun.

Ainsi présentée, l'idée d'une fête n'était plus choquante du tout. Si l'on en juge d'après le nombre des disciples qui s'y rendirent, cette fête fut un succès. Il vint des disciples de toutes parts, et surtout de toutes catégories.

J'avais pensé, d'après ce que m'avait dit le cheikh, que cette réunion ne serait qu'une sorte de congrès où des esprits scolastiques, désireux de se faire valoir, discuteraient sur des points de doctrine épineux et exerceraient leur talent en arguties minutieuses sur des pointes d'épingles et l'art de couper les cheveux en quatre.

Autant que je pus m'en rendre compte par certains passages de discours, dont Sidi Mohammed me traduisait la substance, il en fut bien un peu ainsi. Surtout parmi les jeunes. Mais l'intérêt n'était pas là. Les vieux, qui ne parlaient point et étaient absorbés dans une méditation profonde, furent plus intéressants à observer. Mais il y avait surtout les humbles, ces montagnards rifains qui avaient voyagé tout un mois, allant à pied de douar en douar, soutenus et animés par le feu intérieur qui brûlait en leur âme simple.

Ils s'étaient élancés pleins d'ardeur, comme les pionniers de la ruée vers l'or, mais la richesse qu'ils étaient venus chercher n'étais pas d'ordre temporel. Elle était purement spirituelle, et ils savaient qu'ils ne seraient pas déçus. Je les voyais immobiles, muets, savourant l'ambiance, comme plongés dans une sorte de béatitude par le simple fait d'être là, pénétrés de la sainteté du lieu, leur suprême aspiration réalisée.

A eux seuls, ils créaient l'atmosphère spéciale qui convenait.

D'autre part, après de longues heures d'immobilité et de silence, ils se réunissaient en groupes, chaque groupe formait un cercle, les membres qui les composaient commençaient à se balancer lentement en cadence, en prononçant d'une voix distincte, et en mesure avec chaque balancement, le nom d'Allâh. Cela débutait sur un rythme d'abord assez lent, que dirigeait au centre du cercle une sorte de chef de chœur dont la voix dominait. Peu à peu, l'allure devenait plus rapide. Le lent balancement du début faisait place à des soubresauts sur les genoux fléchis, puis brusquement détendus. Bientôt, dans cette ronde à mouvements rythmiques exécutée sur place, les participants commençaient à haleter, les voix devenaient rauques. Cependant, le rythme s'accélérait toujours, les soubresauts rapides devenaient de plus en plus précipités, saccadés, presque convulsifs. Le nom d'Allâh prononcé par les bouches n'était plus qu'un souffle, et cela continuait ainsi, toujours de plus en plus vite, jusqu'à ce que le souffle lui-même manquât. Certains tombaient d'épuisement.

Cet exercice, analogue à ceux des derviches tourneurs, avait évidemment pour but de provoquer un état d'âme spécial. Mais je me demandais quel rapport de spiritualité pouvait exister entre des pratiques aussi rudes et la fine délicatesse du cheikh.

Et comment la renommé du cheikh était-elle parvenue à s'étendre ainsi au loin ? Car il n'y eut jamais aucune propagande organisée. Les disciples ne cherchaient nullement à faire du prosélytisme. Ils formaient, comme ils forment encore aujourd'hui dans les agglomérations où ils se trouvent, de petites zaouïa très fermées, dirigées par l'un d'eux investi de la confiance et de l'autorité du cheikh, et qui est le moqadem. Ces petites confréries s'interdisent, par principe, toute action extérieure, comme si elles étaient jalouses de garder leurs secrets. Et cependant, l'influence se propage, des candidats à l'initiation se présentent. Il en vient de tous les milieux.

J'en exprimai un jour mon étonnement au cheikh. Il me dit :

- Viennent ici tous ceux qui se sentent troublés par la pensée d'Allâh.

Et il ajouta ces mots, dignes de l'Évangile :

- Ils viennent chercher la paix intérieure.

Ce jour-là, je n'osai pas pousser plus loin mon interrogatoire, par crainte de paraître indiscret. Mais je fis un rapprochement avec les incantations que j'avais entendues parfois et qui m'avaient intrigué. A plusieurs reprises, en effet, au cours de mes visites, pendant que je m' entretenais paisiblement avec le cheikh, était parvenu jusqu'à nous, de quelque coin éloigné de la zaouïa, le nom d'Allâh, lancé sur une note prolongée et vibrante :

- A..................................................................llâ.......................................................................ah !

C'était comme un appel désespéré, une imploration éperdue que, du fond d'une cellule, lançait un disciple solitaire, en méditation. L'appel se répétait d'ordinaire plusieurs fois de suite, puis tout retombait dans le silence.

Des profondeurs de l'abîme

J'ai élevé ma voix vers Toi, Seigneur !

Je crierai vers Toi du bout de la terre

Lorsque mon cœur se pâme !

Conduis-moi sur ce rocher,

Qui est trop élevé pour moi !

Ces versets des psaumes me revenaient à la mémoire.

C'était en somme la même supplication, l'appel suprême d'une âme en détresse vers la Divinité.

Je ne me trompais pas, car, plus tard, lorsque je demandai au cheikh ce que signifiait ce cri qui venait encore de se faire entendre, il me répondit :

- C'est un disciple qui demande à Allâh de l'aider dans sa méditation.

- Arriver à se réaliser en Dieu.

- Tous les disciples y parviennent-ils ?

- Rarement. Cela n'est possible qu'à un petit nombre.

- Alors, ceux qui n'y parviennent pas restent désespérés ?

- Non, ils s'élèvent toujours assez pour avoir au moins la paix intérieure.

La paix intérieure. C'était le point sur lequel il revenait le plus souvent. Et c'était à cela sans doute qu'était due sa grande influence. Car, quel est l'homme qui n'aspire pas, d'une manière ou d'une autre, à la paix intérieure ?

Lorsqu'il était en bonne santé, relativement, et durant la bonne saison, le cheikh me recevait toujours sous une sorte de véranda, au fond d'un petit jardin entouré de hauts murs qui faisait penser à certaines gravures enluminées des manuscrits persans. C'est dans ce décor paisible, loin des bruits du monde, dans le bruissement des feuilles et le chant des oiseaux, que nous échangions des propos entrecoupés parfois de longs silences.

Comme entre gens qui se comprennent et sont devenus suffisamment intimes, le silence n'était pas une gêne pour nous. Il était même parfois nécessaire après une remarque qui méritait réflexion. Le cheikh n'émettait jamais de paroles inutiles et nous n'éprouvions le besoin de parler que lorsque vraiment nous avions quelque chose à dire.

Il avait été surpris au début de voir que je connaissais un peu la religion musulmane, au moins dans son essence et ses principes; que j'étais au courant, dans ses grandes lignes, de la vie du Prophète et de l'histoire des premiers califes; que je n'ignorais pas la Kaaba, ni le puits de Zemzem, ni la fuite d'Ismaël avec sa mère Agar dans le désert. C'était là bien peu de chose, mais l'ignorance d'un Européen moyen à ce point de vue est généralement telle qu'il ne pouvait s'empêcher de manifester son étonnement.

De son côté, il me surprit aussi par sa largeur de vue et sa tolérance. J'avais toujours entendu dire que tout musulman est un fanatique et ne saurait considérer qu'avec le complet mépris les infidèles étrangers à la religion musulmane.

Or, il déclarait que Dieu avait inspiré trois grands prophètes : le premier avait été Seyidina Moussa (Moïse), le deuxième Seyidina Aïssa ( Jésus) et le troisième Seyidina Mohammed. Il en concluait logiquement que la religion musulmane était la meilleure puisqu'elle était basée sur le dernier message de Dieu, mais que le religion juive et la religion chrétienne n'en était pas moins des religions révélées.

Sa conception de la religion musulmane était également très large. Il n'en retenait que l'essentiel. Il avait coutume de dire :

- Pour être bon musulman, il suffit d'observer cinq points : croire en Dieu (Allâh); reconnaître que Mohammed fut son dernier messager; faire cinq fois la prière par jour; verser la dîme aux pauvres; pratiquer le jeûne et faire le pèlerinage à la Mecque.

Ce que j'appréciais particulièrement en lui était l'absence complète de tout prosélytisme. Il émettait ses idées lorsque je le questionnais, mais paraissait fort peu se soucier que j'en fisse mon profit ou non. Non seulement il ne tenta jamais le moindre essai de conversion, mais pendant fort longtemps il parut totalement indifférent à ce que je pouvais penser en matière de religion. C'était d'ailleurs tout à fait dans sa manière. Il disait :

- Ceux qui ont besoin de moi viennent à moi. Les autres, pourquoi chercher à les attirer ? Ils se soucient peu des seules choses qui comptent et vont leur chemin.

Nos conversations avaient donc l'allure de celles que pourraient avoir deux voisins vivant en bons termes et qui échangent de temps en temps des propos au-dessus de la haie qui sépare leur jardin.

Cependant, un jour notre entretien s'aiguilla sur mes propres idées et le poussa à me sonder un peu à ce sujet. Peut-être y avait-il songé déjà sans savoir comment aborder cette question délicate et attendait-il l'occasion. Elle vint.

Elle vint à propos de ces Noirs musulmans qui ont apporté à l'Islam des pratiques soudanaises. Ceux-ci circulent dans les rues à certaines époques en promenant un taureau couronné de fleurs et de rubans, à grand renfort de tam-tams, tambourins, danses, cris, chants et castagnettes métalliques. Nous étions à une de ces époques et, sous la véranda, au fond du petit jardin paisible, nous parvenaient, lointains et assourdis, les bruits d'un cortège de ce genre.

Je ne sais pourquoi, je fis à voix haute une comparaison entre ces manifestations et certaines processions catholiques, ajoutant que ces dernières me paraissaient de la simple idolâtrie, de même que l'eucharistie n'était pas autre chose qu'une pratique de pure sorcellerie, si on l'envisageait autrement qu'en symbole.

- C'est pourtant votre religion, fit-il.

- Si l'on veut, répondis-je. J'ai en effet été baptisé lorsque j'étais encore à la mamelle. A part cela, rien ne m'y attache.

- Quelle est donc votre religion ?

- Je n'en ai aucune.

- C'est étrange.

- Pourquoi étrange.

- Parce que, d'ordinaire, les gens qui, comme vous, sont sans religion se montrent généralement hostiles aux religions. Et vous ne paraissez pas l'être.

- En effet. Mais les gens dont vous parlez ont conservé une mentalité religieuse et intolérante. Ils sont restés des inquiets. Ils n'ont pas trouvé dans la perte de leurs croyances la paix intérieure dont vous parlez. Au contraire.

- Et vous ? L'avez-vous trouvée ?

- Oui. Parce que je suis allé jusqu'au bout des conséquences et considère les chose à leur juste valeur et à leur vraie place.

Il réfléchit assez longtemps, puis dit :

- Cela aussi est étrange.

- Quoi donc ?

- Que vous soyez arrivé à cette conception par d'autres moyens que ceux de la doctrine.

- Quelle doctrine ?

Il fit un geste vague et se plongea dans sa méditation. Je compris qu'il ne désirait pas en dire plus, et me retirai.

à suivre...

Source: Un Saint soufi du XXème siècle - Le cheikh Ahmad al-'Alawî

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